Entrevue - La maison d'édition qui fait peur

Derrière les livres à succès de Jean-Jacques Pelletier et de Patrick Senécal se cache une petite maison d'édition qui a parié avec succès sur la littérature de genre. Une victoire d'autant plus grande qu'à travers le polar, l'horreur, la science-fiction, le fantastique et le fantasy, Alire a réussi à faire lire des hommes qui ne lisaient pas.

Il y a des signes qui ne trompent pas. Le chauffeur de taxi avait à peu près une trentaine d'années. Les cheveux longs, sympa. Tout près de lui, sur la banquette avant, un livre de fantasy avec une couverture kitsch à souhait. Il me dépose aux locaux d'Alire, à Lévis. «Wof wouuf», un chien minuscule mais terrifiant m'accueille à la porte de la petite maison de la côte du Passage. Il a beau s'appeler Balzac et être tout petit, dans sa tête s'anime un monde imaginaire où il est Conan le Barbare...

Il n'y avait quand même pas matière à japper puisqu'on était là pour les bonnes nouvelles. Après sept ans d'activité, Alire a vécu une année record avec une augmentation de ventes frôlant les 40 %. La maison a écoulé 75 000 livres avec seulement une douzaine de nouvelles parutions, ce qui lui a permis de doubler son personnel, désormais de sept personnes. «Je pense qu'on peut dire qu'on a dépassé le million de chiffre d'affaires [...] Quand on prend en considération qu'on fait du livre de poche, ça veut dire qu'on en vend, des livres!», lance la directrice des communications, Louise Alain, qui dirige la maison avec Jean Pettigrew (direction littéraire) et Lorraine Bourassa (direction administrative).

Patrick Senécal contre Stephen King

Anciennement à l'emploi de Québec Amérique, Jean Pettigrew et Louise Alain ont fondé Alire en 1996 dans le but de donner une place aux talents québécois de la littérature de genre. Vite, ils sont devenus le point de chute de toute une catégorie d'auteurs qui ne trouvaient pas leur place ailleurs: «Maxime Houde a été refusé dans 15 maisons d'édition, se rappelle Pettigrew, lui-même auteur. Quant à Jean-Jacques Pelletier, personne ne voulait le publier à l'époque.» Pelletier est l'un des moteurs de la maison. Professeur au Cégep de Lévis, il est devenu un auteur-culte avec la série L'Argent du monde, dont Luc Dionne (Bunker, Omertà... ) prépare la version télévisuelle à la SRC.

Et les auteurs d'Alire n'ont pas que du succès au petit écran. Après Patrick Senécal et Le Seuil, ce fut au tour l'an dernier de Joël Champetier d'être adapté au grand écran avec La Peau blanche. Comme le cinéaste Patrick Tessier, Alire tente de briser le monopole américain du genre. «Avant, nos lecteurs lisaient des romans américains. La qualité de roman qu'ils trouvaient aux États-Unis, on la leur offre en français [...] Maintenant, ils vont continuer à lire Ludlum ou Stephen King, mais après avoir lu le dernier Pelletier ou le dernier Senécal», observe Lorraine Bourassa.

Fidèle, passionné, le lectorat d'Alire suit ses auteurs religieusement, collectionne les publications et commande les affiches des couvertures. «On pourrait partir une secte!», lance à la blague Jean Pettigrew. Et ce qui est intéressant, c'est que ladite secte est composée de gens censés bouder le livre. «Le polar est très populaire auprès des femmes, mais on va chercher une clientèle masculine avec des auteurs particuliers comme Patrick Senécal. On dit que les gars ne lisent pas. Eh bien, Patrick Senécal fait lire les gars qui ne lisent pas en général. Même chose avec Jean-Jacques Pelletier. Avec L'Argent du monde, il est allé chercher une clientèle de gens qui travaillent dans le milieu des affaires. Ce sont des gens qui ont l'habitude des livres techniques et qui ne lisent pas de romans parce qu'on n'en écrit pas pour eux.»

Louise Alain mentionne aussi l'existence d'un public d'ados qui a goûté à des livres comme les Harry Potter. «Ils ont apprivoisé le gros livre, alors ils sont prêts à sauter à la littérature adulte.» Parlons-en, des gros livres: des briques de 600 ou 900 pages qui se déclinent en plusieurs tomes! Avec pareille contrainte, Alire a dû miser sur le format poche et s'appuyer sur une collection permanente. Ainsi, M. Untel qui découvre Maxime Houde demain matin aura un accès facile à tous ses livres au même prix que lors de la parution. Toutefois, avec le format poche vient aussi un certain look: chez Alire, on a l'habitude des commentaires négatifs sur les pages couvertures. Mais apparemment, les lecteurs en redemandent. Pour Jean Pettigrew, c'est très simple: «On ne va surtout pas essayer de plaire à ceux qui ne nous liront pas de toute façon.»