«Le jeu de l’oiseau»: inséparables

Hormis le doux souvenir d’un ami autochtone et la promesse d’une parente retrouvée, rien dans cet âpre récit de résilience ne laisse présager une fin heureuse.
Photo: Leméac Hormis le doux souvenir d’un ami autochtone et la promesse d’une parente retrouvée, rien dans cet âpre récit de résilience ne laisse présager une fin heureuse.

À l’aube de l’adolescence, Claire, la narratrice, et son frère jumeau, Raymond, sont témoins des horreurs que leur père tyrannique fait vivre à leur mère mutique. La violence ne s’arrête que lorsque le propriétaire les somme de ne plus faire de bruit. « Le jeu a été notre terreau. Nous avons été maternés de cette façon subtile. Notre mère parlait si peu, c’est dans la souveraineté de ce silence que s’est déployée notre filiation. »

Locataires d’un taudis sans seuil où les champignons vénéneux poussent sur la moquette, tous deux doivent s’élancer de la cuisine pour sortir, tels des oisillons quittant le nid. Quand ils ne jouent pas dans la cour, où circulent les relents de l’usine, ils écrasent les bestioles rampant sous leur lit.

« Quelque chose d’inachevé, d’abandonné au hasard, dans cette maison laissait le champ libre à toute une vie souterraine, lui permettait d’émerger pour ultimement tout ravager. “Une forme de négligence criminelle”, dit aujourd’hui Raymond. On peut dire que nous l’avons échappé belle ! »

Après les récits autobiographiques de sa tétralogie Fleuve (Leméac, 2015-2019), Sylvie Drapeau se lance dans la pure fiction avec toute la sensibilité et le sens d’observation qu’on lui connaît. Entre le conte et le roman, Le jeu de l’oiseau rappelle l’univers rude de La fille laide (Quinze, 1950), premier roman d’Yves Thériault, avec son sordide village industriel et la mentalité étroite de ses habitants.

Évoquant les ados désemparés du Nez qui voque (Gallimard, 1967), de Réjean Ducharme, et les orphelins de La petite fille qui aimait trop les allumettes (Boréal, 1998), de Gaétan Soucy, les jumeaux inséparables du Jeu de l’oiseau échappent au cercle vicieux de la violence grâce à leur créativité langagière et à leur imaginaire débridé.

Ce sont toutefois ces mêmes qualités qui font d’eux des pestiférés aux yeux du cruel monde extérieur. Hormis le doux souvenir d’un ami autochtone et la promesse d’une parente retrouvée, rien dans cet âpre récit de résilience ne laisse présager une fin heureuse. Or, derrière le voile de fantaisie et de poésie, Sylvie Drapeau démonte patiemment le mécanisme du tyran pour en exposer ses faiblesses et ainsi faire triompher l’innocence.
 

Le jeu de l’oiseau

★★★ 1/2

Sylvie Drapeau, Leméac, Montréal, 2022, 118 pages

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