«Les ponts de Prague»: déambulations pragoises

Tour à tour poétique, onirique et télégraphique, l’écriture de Danielle Dussault illustre, à travers des scènes banales du quotidien, des délires hallucinatoires et des rêves éveillés. 
Photo:  Lévesque Tour à tour poétique, onirique et télégraphique, l’écriture de Danielle Dussault illustre, à travers des scènes banales du quotidien, des délires hallucinatoires et des rêves éveillés. 

Alors qu’elle bénéficiait d’une résidence d’écriture en Europe de l’Est, Danielle Dussault s’est imprégnée de l’atmosphère des lieux où a vécu Kafka, dont le fantôme planait déjà dans Salamandres (L’Instant même, 2007). « Le monde insolite de Kafka lui vint à l’esprit. Elle craignait elle-même de devenir un insecte minuscule, balayé par un coup de vent. » (« Mutations »)

Quinzième livre de l’autrice, le recueil de nouvelles Les ponts de Prague est le fruit de ses déambulations et rêveries dans la ville natale de l’écrivain germanophone. Outre le spectre pâle de Kafka, flottent des airs de Mozart et de Dvorák, de même qu’une chanson de Leonard Cohen, dans les rues, stations de métro, cafés, centres commerciaux et vieux appartements que visite une narratrice solitaire à la recherche d’inspiration. « Des ombres passent. Je n’ai pas écrit, mais quelqu’un m’a parlé aujourd’hui. » (« Solitude »)

Quant aux ponts du titre, ils sont soit décoratifs, tel le pont Charles, où l’on se fond dans la foule des touristes anonymes, soit, surtout, métaphoriques — l’autrice s’emploie d’ailleurs à le souligner à la fin de certains récits. « Mère et fille livrées à elles-mêmes. Un pont à reconstruire chaque fois. Jusqu’à ce jour indéterminé, où la mère ne racontera plus les faits à personne et que… la passerelle ténue entre mère et fille se rompe. » (« Jeruzalémská »)

Ce pont peut aussi être celui entre la vie et la mort, entre le passé et le présent, comme dans « La poupée du café Slavia », où un jeune homme raconte à la narratrice qu’il est hanté par l’esprit de sa grand-mère.

Tour à tour poétique, onirique et télégraphique, l’écriture de Danielle Dussault illustre, à travers des scènes banales du quotidien, des délires hallucinatoires et des rêves éveillés, l’ennui, la lassitude, le sentiment d’oppression, voire d’aliénation, d’êtres — surtout des femmes — à la croisée des chemins. Malgré la beauté des lieux qu’elle évoque par fines touches impressionnistes, l’atmosphère d’inquiétante étrangeté qu’elle crée habilement et la cohésion du recueil, l’ensemble se révèle une suite de variations sur un même thème qui suscite souvent l’intérêt, mais rarement l’émotion.

Les ponts de Prague

★★★

Danielle Dussault, Lévesque, Montréal, 2022, 136 pages

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