2021, l’année de la mangamania au Québec

Pourquoi avoir résisté si longtemps, ici, aux grands, grands yeux mouillés noir et blanc du manga?
Photo: Gege Akutami Ki-oon Pourquoi avoir résisté si longtemps, ici, aux grands, grands yeux mouillés noir et blanc du manga?

Blam ! Nouveau phénomène bédé au Québec. En 2021 — wouuuuush ! —, la mangamania fait contre-exploser les palmarès de ventes de bandes dessinées. Le site Leslibraires.ca parle d’une augmentation de 73 % des ventes de mangas, tirées par Naruto et Demon Slayer (en français, respectivement 2002 et 2019 pour le tome 1). Glup ! Chez Renaud-Bray et Archambault, même détournement des palmarès par les Solo Leveling (un manhwa, celui-là, coréen et en couleurs) et autres Assassination Classroom. Gnahhh, mais que se passe-t-il soudainement ?

Pourquoi avoir résisté si longtemps, ici, aux grands, grands yeux mouillés noir et blanc du manga ? Le Québec a pourtant connu, comme la France, sa génération de quarantenaires nourris, enfants, aux animes Goldorak et Astro, le petit robot. Et ses vingtenaires aux pupilles devenues carrées à force d’écouter Pokémon ou Naruto au petit écran les samedis matin.

Une voie royale, ces dessins animés, pour atterrir dans le manga, ce style de bandes dessinées japonais qui serait né en 1902, descendant directement de la peinture narrative et des caricatures politiques nippones.

Mais une voie, de l’écran au livre, qui n’avait jusqu’à maintenant été empruntée que par peu de lecteurs québécois. Si le marché du livre d’ici est souvent lié aux succès français, voilà plus de deux décennies que le manga fracasse succès après succès dans l’Hexagone sans résonner autant de ce côté-ci de l’océan. Avant la pandémie, on prédisait en France sa chute. En 2021, il y a au contraire représenté une vente de bande dessinée sur deux. L’équivalent de 212,7 millions d’euros, selon les chiffres de GfK Market Intelligence, entre les huit premiers mois de 2021 et ceux de 2020. Les éditeurs qui s’y spécialisent sont maintenant légion (Glénat, Pika pour Hachette, Kana, Kurokawa pour Editis, Ki-oon ou Delcourt, pour ne nommer que les plus gros).

« Image dérisoire », littéralement, « dessin non abouti »

C’est en 2018 que la croissance du manga se profile au Québec, selon Amélie Jean-Louis, cofondatrice d’O-Taku, librairie hyperspécialisée de Montréal. Au point où la librairie depuis a ouvert sept microfranchises, clés en main, qui s’insèrent en quelques rayons de livres dans des boutiques existantes « qui ont une clientèle à tendance geek, comme nous » et qui donnent plutôt dans les jeux de société ou les jeux de rôles, par exemple.

Le tournant ? « L’intérêt aux États-Unis, indique Mme Jean-Louis, où on s’intéresse avant cela assez peu aux mangas, par un genre de protectionnisme pour les comics américains. C’est par l’augmentation des ventes de mangas anglophones qu’on a vu la tendance arriver », et ce, même si le marché francophone, par la France, est mieux développé, et depuis plus longtemps. Chez Renaud-Bray/Archambault, c’est l’engouement en France et la création de séries Netflix qui ont signalé la tendance. « On s’est mis à acheter des collections complètes, qu’on a mises en magasin. Ça s’est vendu », explique la directrice des communications, Floriane Claveau.

C’est par l’augmentation des ventes de mangas anglophones qu’on a vu la tendance arriver

 

Le manga se reconnaît facilement. C’est qu’il est bourré de codes, graphiques et scénaristiques, rappelle la sociologue et japonophile Valérie Harvey. On le publie souvent, même en français, dans le sens de la lecture japonaise, de droite à gauche : il faut donc commencer à le lire par la dernière page. Il est toujours en noir et blanc, car produit rapidement, et trouve d’abord sa place dans les magazines — hebdos, bihebdos ou mensuels — hyperpopulaires qui lui sont consacrés au Japon, où ils sont publiés par chapitre, chacun marqué par une finale haletante.

La suite, si le public le veut…

Cette publication ne se poursuit que si le vote des lecteurs suit. Un constant Manga Académie, quoi. Le rythme de production et le besoin de conserver l’intérêt du lecteur à chaque feuilleton créent des arcs narratifs particuliers, déployés sur plusieurs, plusieurs chapitres — certains mangas, à leur point final, comptent plus d’une centaine de tomes, les parents qui les achètent pourront vous parler du coût total, même si chaque tome se doit d’être économique. Et le genre est divisé selon les publics cibles : les shônen, les seinen et les shôjo. Ici, ces termes sont devenus synonymes de sous-genres : aventures et dépassement de soi, avec plus d’intrigue et de complexité, portant davantage de sentiments.

Les codes du manga sont nombreux, et restent serrés. Scénaristiquement, et graphiquement. « L’utilisation des trames dans le dessin pour lui donner du relief ou du mouvement » est un trait de personnalité, nomme Mme Jean-Louis. Les onomatopées — plus nombreuses en japonais — y pleuvent. Les yeux démesurés des personnages sont typiques. « Ils viennent du père d’Astro, Osamu Tezuka (1928-1989), dit “le Dieu du manga”, qui s’était lui-même inspiré, pour ces yeux… de Mickey Mouse », indique Mme Jean-Louis.

Selon tous les intervenants, ce serait l’intérêt récent de Netflix, qui, en se mettant à acheter massivement des droits de mangas pour en faire des animes, aurait eu une influence majeure sur la découverte de ces livres par les lecteurs québécois. Pour Martin Dubé, libraire spécialisé en bandes dessinées au Port de tête, « on peut faire le parallèle avec la popularité du binge watching ; les auteurs et éditeurs japonais maîtrisent en effet l’art du feuilleton ». Il note, comme Mme Saint-Louis, que la clientèle du manga est « très familiale » : les parents viennent faire découvrir les Dragon Ball et One Piece qui les ont fait vibrer à leurs enfants.

On peut faire le parallèle avec la popularité du "binge watching" ; les auteurs et éditeurs japonais maîtrisent en effet l’art du feuilleton

 

Les sujets traités, eux, ont éclaté. Questions politiques, sociales, LGBTQ+, etc. Valérie Harvey croit que d’autres facteurs poussent le succès du manga ici. « Avant, les héros Marvel étaient très populaires ici. Aux États-Unis, le héros est toujours un self-made-man. Il a sa force intérieure et physique, mais il est seul avec ça. Quand il implique quelqu’un, il le met à risque — le Joker n’arrête pas de miser là-dessus dans Batman… »

La spécialiste poursuit. « Le héros japonais, dès qu’il essaie de se séparer des autres et qu’il pense que seul, il va réussir, il devient le méchant… Au Japon, on te dit que si tu cherches à te débrouiller tout seul, ce n’est pas comme ça que tu vas gagner. Tu as besoin des autres. » On trouverait dans le manga une notion du collectif, essentielle ? « Tout à fait. Peut-être que ça nous fait du bien ces jours-ci d’entendre ça. »

Une version précédente de ce texte omettait de mentionner que l’oeuvre Solo Leveling est non pas un manga, mais un manhwa. L’erreur a depuis été corrigée. Nos excuses.

Pour découvrir le manga

Quartier lointain, de Jiro Taniguchi, propose Amélie Jean-Louis. « C’est un auteur peu marqué du style manga pour son dessin, mais beaucoup dans sa culture. C’est intimiste. Le dessin n’est pas déstabilisant pour un nouveau lecteur de mangas. » À sa librairie, O-Taku, L’attaque des titans, de Hajime Isayama, et Jujutsu Kaisen, de Gege Akutami, figurent parmi les mangas qui se vendent le mieux.

La sociologue Valérie Harvey apprécie ces jours-ci l’humour de Barakamon, de Satsuki Yoshino.

Dominique Reny, directrice adjointe de l’information au Devoir, ne jure dernièrement que par Vinland, de Makoto Yukimura. Sa fille de 11 ans et elle en sont complètement mordues, ainsi que d’Assassination Classroom, de Yūsei Matsui.



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