La langue, telle qu'elle est

Le Multi est si bien accueilli à sa parution qu'il sera réédité, dans des versions chaque fois enrichies, en 1992, en 1997 et en 2003. «Les Français, eux, ont estimé que l'ouvrage pourrait être pertinent pour l'ensemble de la francophonie, si bien que, chez Larousse, on m'a demandé d'en faire une adaptation: c'est devenu Le Dico pratique, qui a paru de 1989 à 1994.»

Des dictionnaires de difficultés, il y en avait un certain nombre déjà, plutôt bien faits: le Thomas, le Girodet, le Dagenais québécois. Le Multi n'était donc pas unique, mais dès le début, il s'est révélé différent de tous les autres. «Tous ces ouvrages insistaient surtout sur des problèmes d'orthographe et de grammaire. Mais on y parlait peu ou pas de typographie, par exemple, de la graphie des nombres, de conjugaison. Et ils étaient souvent destinés à un public linguistiquement averti, si je puis dire. Le Multi, je l'ai voulu accessible au grand public, qui n'a pas à se demander si telle difficulté est d'ordre syntaxique, grammatical ou autre. Les tableaux y sont donc classés, comme les mots, en ordre alphabétique et non pas selon leur catégorie.»



Qualité

Tout en peaufinant son Multi, Mme de Villers entre aux HEC en 1990: elle va y mettre en vigueur une politique de qualité de la langue. «C'était une première pour un établissement universitaire, ce qui a pu surprendre. Mais ceux qui connaissent l'histoire de l'École savent qu'on y a toujours eu le souci d'une langue de qualité pour les futurs gestionnaires. Il ne faut pas oublier que Victor Barbeau y a longtemps oeuvré. C'est dire...»

Marie-Éva de Villers se retrouve en terrain connu puisqu'elle y avait fait un baccalauréat en marketing quelques années plus tôt. «D'ailleurs, je n'hésite pas à dire que mon dictionnaire est le résultat d'un concept marketing. Il y avait un besoin réel pour cet genre d'ouvrage, et je crois que celui-ci le satisfait plutôt bien.» Un besoin évident, pourrait-on ajouter, puisqu'elle se souvient qu'à l'Office de la langue française, on recevait quelque 100 000 demandes d'information par année du seul milieu des affaires!

Le Multi, on le sait, traite de tous les types de difficultés, de québécismes et d'anglicismes, des règles de la correspondance écrite... Il y a là une somme impressionnante de renseignements de tous ordres que l'auteur a colligés seule. Serait-elle une sorte de bourreau de travail, un peu «ergomane»? «Je n'irais pas jusque-là. "Ergophile", peut-être. Je suis passionnée, c'est certain. Il y a longtemps que j'ai fait mienne cette belle maxime de Vauvenargues: "Si la passion conseille parfois plus hardiment que la réflexion, c'est qu'elle donne plus de forces pour exécuter." C'est, si vous voulez, la flamme qui m'anime.»

Et elle vient de terminer un PhD en linguistique, après sept ans de recherches, sur la langue qu'utilisent les journalistes — ceux du Devoir et du journal Le Monde. «J'ai voulu étudier la norme réelle du français telle qu'ils la pratiquent. Quels sont les mots nécessaires pour dire l'actualité? Et je peux vous annoncer avec plaisir que le vocabulaire des journalistes du Devoir est aussi étendu que celui de leurs homologues du Monde.»

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