Prendre des risques comme dans un spectacle de cirque

Le livre de Daniel Lamarre raconte ses années mouvementées au Cirque, où Guy Laliberté l’a invité «in extremis» alors qu’il était à la tête du Groupe TVA.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Le livre de Daniel Lamarre raconte ses années mouvementées au Cirque, où Guy Laliberté l’a invité «in extremis» alors qu’il était à la tête du Groupe TVA.

Daniel Lamarre a vécu la pire journée de sa vie, en ce jour de 2020 où il a dû annoncer la mise à pied de 95 % des employés du Cirque du Soleil, dont il était le président-directeur général. Mais il croit toujours que c’est la créativité des artistes qui permettra à l’entreprise de reprendre son envol.

Cette créativité implique la prise de risque, cette réalité hautement symbolique du monde circassien. Pour le cirque, c’est sur le choix des metteurs en scène, des spectacles présents et des spectacles futurs qu’il faut miser pour viser le succès.

Dans son livre L’équilibriste, qui vient de paraître traduit en français aux éditions Michel Lafon, Daniel Lamarre raconte ses années mouvementées au Cirque du Soleil, où Guy Laliberté l’a invité in extremis alors que Lamarre était à la tête du Groupe TVA.

Première consigne à son arrivée au Cirque : enlever sa cravate, sous peine de se la faire découper au ciseau par Guy Laliberté en personne. C’est à cette époque que Lamarre s’est mis à porter les éternels verres bleutés qu’on lui connaît depuis. Entouré et nourri par une armée de créatifs, Lamarre a parfois dû jouer les trouble-fêtes. Il a d’entrée de jeu dû faire renoncer Laliberté à un projet de complexe circassien sans avenir à Londres, non sans en avoir longuement pesé le pour et le contre.

Dirigeant Terne, Brillant Artiste ?

« Pendant longtemps, je fus considéré comme le Dirigeant Terne tandis que Guy était le Brillant Artiste. Nous savions bien l’un et l’autre que c’était exagéré : Guy est un homme d’affaires redoutable et j’ai toujours eu une passion pour les arts », écrit-il.

Même s’il prend la forme d’un manuel destiné aux chefs d’entreprise, L’équilibriste fourmille d’anecdotes sur les spectacles du Cirque du Soleil, sur ses échecs et ses succès. Lamarre y dévoile notamment que l’effacement d’une dette du Cirque du Soleil, alors qu’il était à TVA, lui a valu plus tard d’obtenir les droits de diffusion des spectacles.

Plus de succès que d’échecs

En matière de réseautage comme dans le reste, Guy Laliberté opère bien loin des traditionnelles parties de golf entre entrepreneurs.

Un jour, le guitariste George Harrison lui-même s’est retrouvé parmi les invités de son party annuel, dont la facture s’élevait régulièrement à un million de dollars.

Séduit par l’esprit des lieux et par la prestation de la fanfare Pourpour, Harrison a ensuite fait part à Laliberté de son intérêt pour la création d’un spectacle de cirque en hommage à l’héritage des Beatles.

Lamarre raconte aussi les très longues négociations entourant l’utilisation de la musique du groupe, ainsi que l’enthousiasme de Paul McCartney et de Ringo Starr devant le résultat final, LOVE, présenté après le décès de George Harrison.

« Je n’ai pas voulu être complaisant », dit l’homme d’affaires en entrevue. Aussi a-t-il pris soin de détailler plusieurs échecs du Cirque. Parmi ceux-là, il mentionne Zumanity, un spectacle que Guy Laliberté avait voulu « sexy » et qui est passé entre les mains de trois metteurs en scène différents.

Bien des spectateurs l’ont trouvé choquant et ont voulu se faire rembourser leurs billets après avoir découvert qu’il était « classé X ».

« L’important, c’est d’avoir plus de succès que d’échecs », dit Lamarre, qui ajoute avoir eu comme souci majeur que le Cirque ne se fasse pas dépasser par un concurrent. Il faut mentionner aussi le spectacle R.U.N., que le Cirque du Soleil a présenté à Las Vegas en 2019 pendant seulement quatre mois et qui a coûté 20 millions de dollars à l’entreprise.

« Comment avions-nous pu laisser R.U.N. se perdre ainsi ? Parfois, ce qui fait votre force — dans le cas présent, la liberté de création que nous laissons à nos artistes — peut se retourner contre nous », écrit-il.

Problème principal

Plus tôt, Lamarre écrit à ce sujet : « Problème principal : notre équipe de création s’était tellement laissé embarquer dans l’histoire — un mariage avorté sous fond de guerre de gangs — qu’elle avait oublié que les gens ne viennent pas voir un spectacle du Cirque du Soleil pour l’histoire et pour la direction d’acteurs. Nos fidèles ne demandent en réalité que trois choses : des acrobaties, encore des acrobaties, toujours des acrobaties, et se sentent floués quand il n’y en a pas assez. »

« En cirque, on est toujours aussi bon que son dernier spectacle », dit Lamarre, qui se réjouit aujourd’hui de l’accueil positif réservé au tout nouveau spectacle du Cirque du Soleil à Orlando, Drawn to life, inspiré de l’œuvre de Disney et mis en scène par Michel Laprise.

Nos fidèles ne demandent en réalité que trois choses : des acrobaties, encore des acrobaties, toujours des acrobaties, et se sentent floués quand il n’y en a pas assez

Aujourd’hui vice-président du conseil d’administration du Cirque, Daniel Lamarre travaille à la planification de « quatre ou cinq projets ». « Ce sont des projets de nouveaux spectacles dans des marchés où on n’est pas présents. Mais il n’y a encore rien de confirmé. »

S’il a connu le pire moment de sa carrière au printemps 2020, il a aussi connu le meilleur, dit-il, au moment de la reprise du spectacle , à Las Vegas, à l’été 2021. Après avoir frôlé le naufrage, le Cirque, qui n’appartient plus à des investisseurs québécois, vivait de nouveau. Il pouvait respirer.

L’équilibriste

Daniel Lamarre, avec Paul Keegan, Traduit de l’anglais par François Thomazeau Michel Lafon, Paris, 2022, 350 pages

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