Donner des mots, simplement

Donner la vie. Donner son sang. Donner. L'acte engage toujours à l'essentiel, porte en lui une part de sacrifice de soi, de risque. Alors, pourquoi ne pas donner des mots? Et ainsi associer à ce geste vital un autre geste qui l'est tout autant, celui d'écrire?

Rappeler l'apport essentiel de l'écriture et de la littérature au quotidien dans notre société, c'est un peu là l'esprit qui préside à l'événement Les Donneurs, organisé depuis quatre ans à Joliette par l'écrivain Jean-Pierre Girard. Ce week-end, une cinquantaine d'écrivains investissent des lieux qu'on n'associe guère à la littérature — SAQ, pharmacies et autres commerces — afin d'offrir leurs services aux badauds. Qu'il s'agisse d'une lettre d'amour, d'un conte pour enfant turbulent ou d'un simple mais délicat avis de décès, ils mettent leur plume et leur esprit à contribution.

Depuis, la notion d'écrivain public est née. «Le rapport au lecteur est infiniment différent que celui qui s'installe dans un salon du livre», souligne M. Girard, qui souhaite que le concept, qu'il ne veut pas s'approprier, soit exploité le plus possible. En attendant ce jour, la fête de l'écriture de Joliette prend de l'ampleur. Elle se déroule désormais sur trois jours plutôt qu'un seul, conviant une vingtaine d'écrivains supplémentaires. On pourra notamment y rencontrer José Acquelin, Nicole Brossard, Louis Caron, Hélène Dorion et Louise Dupré, pour en nommer quelques-uns.

Dimanche, les écrivains Lise Bissonnette et Yves Beauchemin, le prêtre Robert Richard, le psychiatre et directeur de l'Institut Pinel Paul-André Lafleur et l'animatrice de télévision Michaëlle Jean livreront «leurs conceptions personnelles du don», selon les mots de M. Girard, à l'occasion d'un croissant-conférence. Une vigile — soit la présence permanente, tout au long de l'événement, d'un ou deux écrivains au café-bar L'Interlude — s'ajoute aussi aux 25 foyers d'écriture publics qui auront lieu en différents points de la ville le samedi après-midi.

Jean-Pierre Girard chérit la générosité, l'humilité dont les écrivains font preuve à cette occasion. «Ils ont passé cinq, dix, quinze années de leur vie à maîtriser la langue, dit-il. Se retrouver devant un clavier a quelque chose de risqué en soi. Mais ils peuvent quand même être déroutés par les demandes des gens.» Le grand manitou des Donneurs évoque alors des épisodes tantôt cocasses, tantôt poignants des moutures passées: la surprise d'un écrivain sollicité pour aider une personne à remplir une demande de subvention; le bouleversement d'un autre auquel on demande d'écrire une lettre dédiée à un parent atteint du cancer alors que l'auteur lui-même vient de perdre un proche, victime de la même maladie. Signe que l'exercice, apparemment personnel ou banal, peut prendre une dimension universelle ou revêtir une importance fondamentale.

Cet état de vulnérabilité dans lequel se placent les écrivains est tout à fait révélateur de la vision de la littérature que met en avant l'organisateur des Donneurs. «Je veux faire de l'écriture quelque chose de festif et de convivial, pas seulement relégué aux bibliothèques et aux librairies, insiste-t-il. Il y a quelque chose à changer, un bouleversement pacifique des manières d'approcher la littérature. L'écrivain est une personne vulnérable aussi.»

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Les Donneurs

Les 15, 16 et 17 octobre à Joliette. Renseignements: (450) 755-1234