«La patience des traces»: recoller les morceaux

On remarque que la romancière Jeanne Benameur a choisi une narration omnisciente, comme si elle voulait exaucer le souhait du personnage de ne plus être dans la parole, mais dans l’observation, la contemplation.
Photo: Patrice Normand On remarque que la romancière Jeanne Benameur a choisi une narration omnisciente, comme si elle voulait exaucer le souhait du personnage de ne plus être dans la parole, mais dans l’observation, la contemplation.

Le kintsugi est une technique qui consiste à restituer les objets de porcelaine ou de céramique avec une laque saupoudrée d’or. Au-delà de sa fonction esthétique, cet art japonais du XVe siècle a pour philosophie de valoriser le passé et les failles de l’objet : « On est heureux de redonner vie à ce qui était voué à l’anéantissement. On marque l’empreinte de la brisure. On la montre. C’est la nouvelle vie qui commence. »

Dans La patience des traces, où Jeanne Benameur (Ceux qui partent) esquisse délicatement le portrait d’un psychanalyste, le kintsugi sert de métaphore de la résilience et de la réconciliation avec soi-même. « On peut jouer toute une vie sur quelque chose de brisé. Il en sait quelque chose. »

Après avoir laissé échapper un bol de faïence, Simon Lhumain (« S’appeler Lhumain quand on est psychanalyste, c’est un comble. ») se remémore ses amitiés perdues. « Il a gardé toutes ces années une aquarelle et un bol. L’aquarelle, c’était Louise. Le bol, Mathieu. Tout ça, c’est de l’histoire ancienne. Des années que ça ne l’a pas harponné comme ça. Il suffit d’un bol qui vous glisse des mains. »

Tandis qu’il souhaitait faire le ménage des agendas, où il a consigné des notes sur ses patients (« Tout prendre. Tout détruire. Ce serait une belle façon de trier, tiens. »), Simon prend conscience qu’il a besoin de faire le vide et de penser à lui. « La voix des autres, dans son cabinet, l’a protégé toutes ces années. Il va se mettre au silence. Et il a peur. »

D’emblée, on remarque que la romancière a choisi une narration omnisciente, comme si elle voulait exaucer le souhait du personnage de ne plus être dans la parole, mais dans l’observation, la contemplation. Elle poussera le jeu jusqu’à dévoiler au lecteur le destin de certains personnages, parmi lesquels Lucie F., une patiente dont le souvenir hante Simon, privant ainsi ce dernier d’avoir toutes les clés pour comprendre sa propre histoire, l’incidence qu’il a eue sur les autres.

S’étant lié d’amitié avec une consœur, qui l’initie à la poésie et aux vêtements japonais anciens, il a l’idée de mettre le cap sur le Japon. Suivant les conseils d’un ami, ce ne sera pas le Japon prisé des touristes, mais celui presque sauvage des îles Yaeyama. L’y attendent Madame Itô Akiko, collectionneuse de vêtements anciens parlant un français délicieux, et son mari Daisuke, céramiste ne s’exprimant qu’en japonais. « Il ne demande rien. On ne lui demande rien. C’est une paix comme il n’en a jamais vécu. Peu à peu sa tête se vide. »

De sa prose impressionniste, voire mallarméenne, Jeanne Benameur trace avec finesse les contours de ce triangle amical où les silences, les non-dits et les symboles remplacent la parole réparatrice : « Les tissus cousus. La céramique cousue. La bouche cousue. Où le fil d’or. »

Préférant les phrases brèves au grand pouvoir d’évocation plutôt que les longues envolées lyriques, l’autrice, qui compte plusieurs amis psychanalystes, s’emploie avec brio à épouser les méandres d’une psyché analytique. Une psyché qui cherche le mot juste, qui formule et reformule chaque pensée afin de s’approcher d’une vérité trop longtemps refoulée. Et ainsi faire la paix avec soi-même.

 

La patience des traces

★★★★

Jeanne Benameur, Actes Sud, Paris, 2022, 200 pages

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