Dallaire, le peintre qui s’était inventé lui-même

Marc Tessier (à droite) et Siris proposent un album construit à partir d’une recherche étoffée et rempli de détails graphiques minutieux qui va probablement permettre de rapprocher Jean-Philippe Dallaire, et son travail, d’un public le connaissant moins. 
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Marc Tessier (à droite) et Siris proposent un album construit à partir d’une recherche étoffée et rempli de détails graphiques minutieux qui va probablement permettre de rapprocher Jean-Philippe Dallaire, et son travail, d’un public le connaissant moins. 

Le peintre Jean-Philippe Dallaire, né à Hull en 1916 et décédé en France en 1965, n’a peut-être pas la notoriété d’Alfred Pellan, une des premières grandes vedettes québécoises de la peinture, mais il a quand même su se tailler une place enviable dans notre histoire de l’art, particulièrement chez les spécialistes. Et à raison ! Électron libre, en grande partie autodidacte, il aura été interné au camp Saint-Denis, en banlieue de Paris, durant la Deuxième Guerre mondiale, professeur à l’École des beaux-arts de Québec et illustrateur à l’ONF. Il a laissé plus de 2000 œuvres derrière lui.

Et voilà qu’il est le sujet d’une bande dessinée biographique signée par Marc Tessier (qui vient de publier l’excellent album René Lévesque. Quelque chose comme un grand homme) et Siris, un véritable résistant du genre, qui œuvre dans le milieu de la bédé depuis 1986. Le Devoir s’est entretenu avec le duo, qui nous propose un album finement ficelé, construit à partir d’une recherche étoffée et rempli de détails graphiques minutieux qui va probablement permettre de rapprocher Jean-Philippe Dallaire, et son travail, d’un public le connaissant moins.

Comment l’idée vous est-elle venue ?

Siris. « Moi, quand j’ai connu Dallaire, c’était au Musée Marc-Aurèle Fortin, en 1986. Je suis tombé sur son tableau La folle et je me suis reconnu graphiquement, dans son approche et dans son traitement de la couleur. Je me suis dit : “Wow, c’est moi ça, mais c’est qui, lui ?” Je me suis approché de la toile et j’ai vu que c’était un tableau de Jean Dallaire. J’étais à l’université, en design graphique et, sans penser à faire une bédé sur le coup, j’ai su que c’était le début de quelque chose ! Quelques années plus tard, en 2009, Marc m’a mis la puce à l’oreille et je vais le laisser raconter le reste… »

Marc Tessier. « On avait eu, avec Christian Quesnel (lui aussi auteur de bande dessinée), parce qu’il vient de Hull comme Jean Dallaire, l’idée de créer un projet en deux volets qui comprenait une biographie et des illustrations. Et Christian voulait que Siris y participe étant donné la parenté graphique entre son travail et celui de Dallaire, mais, malheureusement, le projet est tombé à l’eau. »

Pourquoi Dallaire plutôt que Riopelle, par exemple, qui est beaucoup plus connu et qui a eu une vie assez mouvementée ?

M.T. « Moi, je ne suis pas fort sur les automatistes, je suis plus attiré par quelque chose de solaire et de lumineux. Les automatistes sont plus torturés. Tant qu’à passer six ans à travailler sur un artiste, aussi bien en choisir un avec qui on est bien. Et Dallaire, il y avait une expo qui lui était consacrée l’automne dernier et ça me jette encore en bas de ma chaise, la beauté de son trait, sa force… »

S. « C’était un artiste complet qui a commencé autour de 17 ou 18 ans, qui faisait du réalisme à ses débuts et qui, à la fin, était plutôt géométrique et presque enfantin dans son approche. Tout se tenait dans sa composition. Il était aussi très inspiré par l’art de la tapisserie, que je connaissais moins. Et c’est lorsque j’ai dessiné ses œuvres pour l’album que je me suis rendu compte à quel point il avait été inspiré par ça. »

D’ailleurs, qu’est-ce que ça fait de reproduire en dessin le travail d’un autre peintre ?

S. « C’était vraiment trippant ! Ça m’a replongé dans ma jeunesse quand je m’amusais à reproduire des Mickey et des dinosaures. Mais, ce sont des reproductions, ici, pas des copier-coller. »

M. T. « Moi, je n’en revenais pas à quel point Siris était proche de l’œuvre originale. Je savais qu’il était un bon dessinateur, mais quand j’ai vu ses reproductions de Pellan et de Dallaire, j’ai eu encore plus d’admiration pour son travail ! »

Mais pourquoi avons-nous l’impression d’être un peu passés à côté du travail de Jean Dallaire pendant aussi longtemps ? Est-ce que le fait qu’il ait été plutôt pictural et moins politique que les peintres associés à Refus global, le manifeste publié par les automatistes en 1948, par exemple, aurait pu lui nuire ?

S. « Il avait quand même un petit côté engagé. Lorsqu’on s’attarde à son tableau La moitié du monde rit de l’autre moitié, c’est un peu une critique de la guerre par exemple. Pas autant que les automatistes, ça c’est certain. »

M.T.« Je pense, aussi, que ça tient à sa personnalité. Il avait plutôt l’air d’être quelqu’un qui avait sa vie de famille et sa peinture, mais qui ne fraternisait pas beaucoup. Peut-être un peu plus lorsqu’il a été professeur à l’École des beaux-arts de Québec. Par contre, il ne faisait pas partie d’un groupe, il était plutôt à part. Alfred Pellan était plus un personnage public, il avait un petit côté vedette que n’avait pas Dallaire. »

Un Paris pour Dallaire

★★★★

Marc Tessier et Siris​, La Pastèque, Montréal, 2021, 120 pages

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