«La vallée des fleurs»: soleil de minuit

Niviaq Korneliussen n’a pas froid aux yeux. Dans son précédent et premier roman («Homo sapienne»), l’autrice queer abordait avec sensibilité la quête d’identité de cinq jeunes Groenlandais. Dans «La vallée des fleurs», elle s’attaque sans détour au douloureux sujet de l’épidémie de suicides qui ronge sa terre natale.
Photo: Angu Motzfeldt Niviaq Korneliussen n’a pas froid aux yeux. Dans son précédent et premier roman («Homo sapienne»), l’autrice queer abordait avec sensibilité la quête d’identité de cinq jeunes Groenlandais. Dans «La vallée des fleurs», elle s’attaque sans détour au douloureux sujet de l’épidémie de suicides qui ronge sa terre natale.

Il y a de ces romans qui déchiquettent le cœur et qui le réparent tout à la fois grâce à leur si belle intensité. De ces livres sur le fil du rasoir, des histoires aussi brutales que magnétiques portées par des narrateurs fildeféristes. Chercher Sam, de Sophie Bienvenu, Un bref instant de splendeur, du romancier américain d’origine vietnamienne Ocean Vuong, et plus récemment La vallée des fleurs, de la Groenlandaise Niviaq Korneliussen.

Une jeune Inuite quitte son port d’attache, Nuuk, capitale du Groenland, sa famille et sa copine Maliina pour aller étudier dans une université danoise. Très vite on s’attache à ce personnage sensible et décalé, à son humour caustique. Une sympathique constellation d’humains gravite autour d’elle : anaana et aanaa (sa mère et sa grand-mère, on a droit à de petites touches de groenlandais), les étudiants auxquels elle se lie à son arrivée à Aarhus, des gens croisés ici et là, dans les bars ou l’avion. Son amoureuse lui manque cruellement ; elles restent en contact par les réseaux sociaux et les appels virtuels.

Mais une ombre se rapproche. Dans le premier tiers du roman, elle reste dans les titres des chapitres, qui font l’effet d’un coup de poing dans le ventre : « Jeune homme. 19 ans. Par balle. » Chaque intitulé consigne un suicide. Cet astucieux procédé narratif ne laisse pas le lecteur indemne. Si le mal de vivre se tient d’abord en périphérie de l’histoire, il en deviendra vite le cœur battant. Dès l’arrivée de la jeune femme au Danemark, quelque chose se casse en elle, une fêlure apparaît.

Niviaq Korneliussen n’a pas froid aux yeux. Dans son précédent et premier roman (Homo sapienne, l’un des premiers succès internationaux inuits), l’autrice queer abordait avec sensibilité la quête d’identité de cinq jeunes Groenlandais. Dans La vallée des fleurs, elle s’attaque sans détour au douloureux sujet de l’épidémie de suicides qui ronge sa terre natale.

Et les morts se rapprochent, placent l’histoire sous tension, l’enserrent dans un étau. De grands corbeaux étendent leurs ailes dans la lumière irrégulière du Nord, entêtée et aveuglante en été, presque absente en hiver.

De retour au Groenland, l’arrivée dans la vallée des fleurs et la rencontre avec les montagnes sublimes de Tisiilaq opèrent chez la protagoniste une rupture radicale. « Je n’ose presque pas les regarder, comme si je n’en avais pas le droit, comme si je n’en étais pas digne. » Par la suite, la fêlure initiale devient béance et la protagoniste est comme engloutie dans l’abîme, jusqu’à une finale qui fait tressaillir.

Korneliussen a reçu en 2021 le Grand Prix de littérature du Conseil nordique pour ce roman qu’elle a d’abord écrit en danois (contrairement au premier), puis traduit elle-même en groenlandais. Il arrive dans nos mains dans la traduction fine et fluide d’Inès Jorgensen. Un livre éblouissant, dont on ne se remet pas tout à fait, comme après avoir regardé trop longuement le soleil — celui de minuit.

 

La vallée des fleurs

★★★★

Niviaq Korneliussen, traduit du danois par Inès Jorgensen, La Peuplade, Saguenay, 18 janvier 2022, 384 pages

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