«La parole sorcière»: une singulière constellation

Eve Martin Jalbert s’intéresse à la sorcellerie à travers la parole et l’imagination des écrivains.
Photo: iStock Eve Martin Jalbert s’intéresse à la sorcellerie à travers la parole et l’imagination des écrivains.

Longtemps stigmatisée, stéréotypée, crainte et fuie, la sorcière s’est transformée, devenant icône féministe, source d’inspiration, de puissance, d’agentivité. De la femme maléfique au nez crochu, marmonnant des incantations, enfermant la jeunesse dans un flacon et pactisant avec le diable, elle est devenue épouse de la nature, femme libre, passionnée, affranchie, symbole des révolutions discursives et sociétales.

Cette magie positive et émancipatrice prend différentes formes, se glissant dans les personnages, les mythes, les affirmations identitaires et les discours. Dans son essai La parole sorcière. Littérature, magie, émancipation, Eve Martin Jalbert s’intéresse à la sorcellerie qui s’ignore, celle qui existe à travers la parole, l’écriture, l’imagination d’écrivains, d’essayistes, de poètes et de révolutionnaires qui ont su imaginer un monde différent, et esquisse ainsi une singulière constellation, celle de la parole sorcière.

« S’il fallait lui attacher une silhouette, je voudrais qu’à la fois joyeuse et féroce, passionnée et biscornue, ce soit celle de l’Euguélionne, l’incroyable extraterrestre imaginée par Louky Bersianik […] Comme la version réduite de la Grande Ourse, cette “sorcellerie littéraire” est la contribution de productions littéraires à un astérisme plus large encore : la “sorcellerie de l’émancipation”, en mesure de contrer une autre sorcellerie, la “sorcellerie des dominations” », écrit-iel.

Dans cette analyse exhaustive, Eve Martin Jalbert examine plus d’une cinquantaine d’œuvres littéraires hétérogènes — récits, pièces de théâtre, essais, poèmes, chansons — en tant que paroles sorcières, paroles qui donnent ou libèrent la vie, défrichent des passages à travers les frontières des dominations, dégagent l’espace vital nécessaire à l’existence de la diversité, de la multiplicité des communautés, des identités, des corps et des rêves.

L’essai, extrêmement personnel, reflète les rencontres littéraires qui ont permis à l’écrivain·e de se réapproprier sa voix et sa capacité d’agir dans le monde, de faire exister ses souffrances et ses peurs pour mieux les accueillir, de libérer son potentiel et de se réapproprier l’espace pour être, devenir et s’inventer.

De Maya Angelou à Yvon Deschamps, en passant par Gérald Godin, Anne Sylvestre et James Baldwin, iel se fait courroie de transmission, dénichant les balbutiements de la résistance, offrant des paradigmes nouveaux pour comprendre, apprivoiser et habiter le monde,

Le résultat est à la fois dense et lumineux, d’un idéalisme presque enfantin auquel on se prend à vouloir adhérer. Eve Martin Jalbert trace son chemin avec une minutie instinctive, entraînant le lecteur dans un ballet étourdissant qui parvient néanmoins à faire fourmiller les pensées et relever l’absurdité des normes. De simples fabulations ésotériques ? Peut-être. Or, dans le cœur de La parole sorcière brille une lueur d’espoir, susceptible de guider et d’unir des vies en attente de délivrance.

Extrait de La parole sorcière

Être soi, tenir compte des appels intérieurs, trouver sa trajectoire, se laisser être, s’étendre, relaxer chez soi ou dans l’herbe à l’ombre des arbres, aller penser à Dieu ou au monde à la plage ou au fond des bois, s’habiller comme bon vous semble, marcher libre dans les rues, avoir du temps pour soi et pour ses proches, recevoir, rire, prendre un café, aller au cinéma, danser, apprécier les couchers de soleil, s’occuper du monde commun, jouir de son clitoris et de tout son corps, donner libre cours à ses sentiments, aimer, faire des enfants, les voir grandir, en prendre soin comme on prend soin des autres, de la Terre et de soi, développer ses capacités intellectuelles, suivre le saumon qui vous nourrit, faire une thèse sur les entomologistes du XIXe siècle, créer et inventer de nouvelles manières de faire, de fabriquer, de dire, de penser, de vivre et de s’organiser, en somme vivre ce qu’on appelle vivre : voilà certainement le domaine premier des sorcières ; celui de la vie qu’on aime, qu’on donne, qu’on soigne, qu’on protège, qu’on plante, qu’on laisse croître, qu’on vit, qu’on tisse, qu’on chante, qu’on goûte, qu’on crée, la vie avec laquelle on fait un monde. Un monde viable.

 

La parole sorcière

★★★

Eve Martin Jalbert, Éditions de la rue Dorion, Montréal, 2022, 256 pages



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