Le succès contagieux du livre québécois

Les librairies québécoises ont réussi un tour de force. Avec cinq semaines et demie de fermeture des commerces, le virus de croissance des ventes de livres a continué sa progression.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Les librairies québécoises ont réussi un tour de force. Avec cinq semaines et demie de fermeture des commerces, le virus de croissance des ventes de livres a continué sa progression.

Les librairies québécoises ont réussi un tour de force. Avec cinq semaines et demie de fermeture des commerces, le virus de croissance des ventes de livres a continué sa progression, qui a atteint 16,3 % en 2021. La littérature d’ici est la locomotive de cette montée historique, avec 21,3 % d’augmentation l’an dernier. Une croissance qui marque le « troisième moment historique où le Québec se tourne vers ses propres livres ».

Ce succès est « complètement lié à la pandémie », selon tous les intervenants que Le Devoir a interrogés. La baisse de l’offre culturelle, qui n’a laissé à certains moments que les petits écrans et les livres comme possibilités, profite par extension aux ventes de livres.

« Ici comme ailleurs, le livre profite du confinement de la culture de la même façon que les séries télévisées, indique le sociologue de la littérature Anthony Glinoer, de l’Université de Sherbrooke. Quand il est difficile ou impossible d’aller au cinéma, au théâtre ou au concert, on se rabat sur ce qui peut s’apprécier par abonnement ou sur ce dont on peut facilement acquérir un exemplaire. »

La fatigue numérique et la fatigue oculaire qui naissent de nos vies virtuelles sont aussi en cause. « Les ventes de livres numériques n’ont pas explosé, elles, et les conditions devraient être là pour qu’elles connaissent le même genre de hausse », explique Benoit Prieur, directeur général de l’Association des distributeurs exclusifs de livres en langue française.

De leur côté, tous les livres imprimés ont connu un bon des ventes. En 2021, les livres étrangers, avec un bond de 13,5 % des ventes, ont presque connu autant de succès que les livres québécois. Christian Reeves, directeur de Gaspard, qui compile les données de ventes des librairies, se réjouit d’annoncer de si bonnes nouvelles.

Ici comme ailleurs, le livre profite du confinement de la culture de la même façon que les séries télévisées

 

Le début de cette croissance remonte à 2014 — M. Reeves cite le premier 12 août « J’achète un livre québécois » comme un moment charnière — et se remarque dès 2015. « Mais pour les deux dernières années, c’est débile mental comme augmentation ! » s’exclame le directeur. L’an dernier, Gaspard avait relevé une croissance de 2,5 % des ventes entre 2019 et 2020 pour l’ensemble du marché.

De Ixe-13 à Kukum

« On est dans un de ces moments historiques où la population se tourne vers sa littérature, et particulièrement vers sa littérature populaire », raconte la sociologue de la littérature Marie-Pier Luneau, directrice du Groupe de recherches et d’études sur le livre au Québec.

C’est déjà arrivé deux fois dans l’histoire de la littérature québécoise, raconte la professeure de l’Université de Sherbrooke. D’abord au sortir de la Seconde Guerre mondiale. « Dans les années 1940-1950, les lecteurs ont découvert les fascicules de littérature populaire. Ça a été l’âge d’or des Ixe-13 [28 millions d’exemplaires vendus entre 1947 et 1967], jusque dans les années 1960, quand les gens les ont délaissés pour les feuilletons de la toute nouvelle Télé-Métropole », rappelle la spécialiste.

Les années 1980 ont été le second moment, selon Mme Luneau, où le livre québécois s’est vu tiré vers les hauts des ventes par les premiers ouvrages à succès et à très gros succès québécois, comme Le Matou, d’Yves Beauchemin, Le sorcier, de Francine Ouellette, et Les filles de Caleb, d’Arlette Cousture. « Les gens se sont mis à lire et à aimer lire québécois, poursuit la sociologue. On assiste au même mouvement aujourd’hui : les Kim Thúy et Michel Jean dépassent maintenant les Marc Lévy et Guillaume Musso en ventes, faut le faire ! Ce n’est pas un petit engouement passager. Les nouveaux lecteurs cherchent ensuite à lire autre chose. Et ça, tous les genres littéraires vont en profiter. »

De nouveaux anciens lecteurs

Les libraires sur le terrain confirment les analyses de la spécialiste. « Depuis pratiquement deux ans, nos membres voient des gens qu’ils n’avaient jamais vus dans leur librairie », indique la directrice générale de l’Association des libraires du Québec (ALQ), Katherine Fafard. « Et ils reviennent. Et ceux qui venaient déjà viennent plus souvent. »

Le président de l’ALQ et propriétaire de la Librairie du Square — située carré Saint-Louis —, Éric Simard, en est heureux. « La pandémie a ramené au bercail ceux qui ont déjà aimé lire et qui avaient arrêté. C’est ceux-là que je vois revenir — et j’en suis vraiment heureux. » Les acheteurs, aussi, ont plus de budget pour les livres, maintenant qu’ils dépensent moins sur les sorties culturelles et le restaurant, croit M. Simard. Et peut-être pas que pour les livres : le bilan Gaspard ne compte pas que les librairies indépendantes, rappelle M. Reeves. « Il y a des petites chaînes, des papeteries, Indigo… On voit qu’elles font +16 % des ventes en 2021, quand les indépendants font +15 %. L’an dernier, les indépendants faisaient un peu mieux. » Renaud-Bray et Archambault ne sont pas inclus dans ces chiffres.

Mais les deux plus grosses chaînes de librairies du Québec connaissent le même genre de courbe, comme le confirme Floriane Claveau, directrice des communications. « Le livre québécois reste le chouchou, toutes catégories confondues, même en psycho ou en vie pratique. Dans les livres étrangers, on a vu une grosse influence des Book Toks », ces vidéos de recommandations littéraires publiées sur le réseau TikTok. Renaud-Bray et Archambault notent aussi l’influence des séries télé, comme Lupin sur Netflix, qui enflamment la vente de certains titres et qui font vivre des plaisirs écran et livre liés, mais pas nécessairement opposés, selon Mme Claveau.

Pour toute la chaîne du livre, l’air apporté par cette hausse des ventes est bénéfique. Si certains voudraient profiter de ce moment magique du livre, augmenter la production est présentement presque impossible, explique Arnaud Foulon, président de l’Association nationale des éditeurs de livres.

« Tout le monde manque de personnel et de main-d’œuvre. Impossible de penser une croissance dans les deux chiffres l’an prochain sans s’épuiser. » Les pénuries pandémiques entraînent aussi des difficultés de production et d’impression pour les éditeurs. Les diffuseurs et les distributeurs ont déjà des problèmes de main-d’œuvre dans les entrepôts de livres, qui ne pourront qu’entraîner des conséquences s’ils se poursuivent, selon Benoit Prieur. Déjà que différents titres sont souvent manquants en librairie, pour plusieurs semaines et parfois plusieurs mois…

Le libraire Éric Simard en appelle, comme solution, à une diminution de la production. « Publier moins et publier mieux », propose-t-il. Katherine Fafard confirme : avec 33 000 nouveautés de l’étranger et 6000 à 8000 du Québec par année, les librairies sont désormais incapables de toutes les absorber. « On gagnerait tous à laisser plus de temps aux livres pour vivre sur nos tables, dans nos vitrines… plutôt que de les retourner aux trois mois », affirment-ils.

La surprise 2021? La mangamania…

« Que le manga explose de cette façon-là, on ne s’y attendait pas, raconte Floriane Claveau, de Renaud-Bray et Archambault. On a senti la tendance, et on a agi vite. » Ce ne sont même pas les nouvelles collections qui attirent les jeunes lecteurs, mais des redécouvertes, poursuit la directrice des communications. Dans ses palmarès de ventes de bandes dessinées se sont glissés, cette année, juste après l’indétrônable Agent Jean, les tomes 1 de Demon Slayer, de Naruto et d’Assassination Classroom, dans cet ordre, suivis de près par Tokyo Revengers et Jujutsu Kaisen.



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