«Cantique de la critique»: état critique

Le journaliste et écrivain Arnaud Viviant ausculte «ce deuxième cœur de la littérature» et lui rend hommage.
Photo: iStock Le journaliste et écrivain Arnaud Viviant ausculte «ce deuxième cœur de la littérature» et lui rend hommage.

C’est le mal-aimé des influenceurs. Le parent pauvre du journalisme d’opinion, « une puissance de l’impuissance » (Lamartine), voire un « raté sympathique », comme le chante Robert Charlebois.

Malgré tout, l’homo criticus, cette espèce peut-être en voie de disparition, est le poil à gratter qui empêche encore, parfois, éditeurs et écrivains de tourner en rond.

Un « deuxième cœur de la littérature », selon le journaliste, écrivain et critique littéraire indépendant Arnaud Viviant, qui lui consacre un court essai en forme de défense et d’illustration, Cantique de la critique.

« L’enjeu de la critique est avant tout de distinguer. De distinguer entre bonne et mauvaise littérature, entre bons et mauvais écrivains », rappelle, depuis Paris, cet ancien des Inrocks et de Libération, collaborateur régulier de l’émission Le masque et la plume sur France Inter. On peut aussi l’entendre depuis quelques années à titre de correspondant à Paris de Plus on est de fous, plus on lit.

La critique, raconte Arnaud Viviant dans son ouvrage, celle qui s’exprime au jour le jour et sans recul, « la tête sur le billot », est née il y a deux siècles avec l’apparition des journaux, avant d’être intégrée à l’édition au début du XXe siècle avec l’apparition des tout premiers comités de lecture — chez Gallimard pour la première fois en France.

L’écriture pour tous

« Mais le phénomène marquant de ce début de XXIe siècle, ajoute-t-il, c’est ce que j’appelle la démocratisation de l’écriture. C’est le fait qu’aujourd’hui tout le monde écrit. Ça se voit d’ailleurs dans la multiplication des ateliers d’écriture payants un peu partout en France, y compris à l’université. » Après la démocratisation de la lecture, l’écriture pour tous ?

Alors que Roland Barthes s’inquiétait, dans un dialogue avec le critique et éditeur Maurice Nadeau en 1973, qu’« il y a d’un côté quelques écrivains, et de l’autre une grande masse de lecteurs » et que « [ceux] qui lisent n’écrivent pas », une éditrice française, pour justifier le fait que sa maison ne souhaitait plus lire de manuscrits reçus par la poste, s’alarmait du contraire : on voit aujourd’hui beaucoup de gens qui écrivent, mais très peu qui lisent…

« En cinquante ans, fait remarquer Arnaud Viviant, qui ne croit pas à la disparition de la critique, le rapport s’est totalement inversé. Du coup, et c’est ce que j’essaie d’expliquer, le critique se retrouve en position d’être le dernier grand lecteur. »

Face à des éditeurs qui, parfois, ne semblent voir dans la critique qu’une courroie de transmission pour leur « produit culturel », il est bon de poser la question : la critique a-t-elle pour but de faire vendre des livres ou bien un journal ? « Contrairement à son double maléfique, qui est désormais le libraire, le véritable critique ne vend pas un livre à un lecteur, mais un lecteur à un livre », soutient Arnaud Viviant.

« Je me suis rendu compte en écrivant ce livre, poursuit-il, que les gens ne comprenaient pas du tout cette fonction critique. Dans leur esprit, précisément, le critique c’est quelqu’un qui cherche à faire vendre des livres. Alors que ce n’est absolument pas son rôle, qui est plutôt de faire en sorte que la littérature reste un sujet de conversation dans l’espace démocratique et social. »

Le critique en assassin

Parlant de vitalité critique, il ne faudrait surtout pas négliger l’importance de la critique négative. On connaît les mots que Beaumarchais fait entendre dans Le mariage de Figaro : « Sans la liberté de blâmer, il n’est point d’éloge flatteur… » Chez Molière, Alceste n’était pas en reste, qui croyait que « c’est n’estimer rien qu’estimer tout le monde ».

En ce sens, peut-on être à la fois libraire et critique ? « Par définition, un commerçant ne peut pas être un critique, il ne va pas dénigrer sa propre marchandise », tranche Arnaud Viviant, qui fait remarquer que ni les libraires ni les universitaires ne s’attaquent vraiment aux ouvrages qu’ils recensent.

« Il faut bien que quelqu’un prenne en charge le négatif, c’est-à-dire faire des critiques assassines. Il faut que le critique reste un assassin », ajoute-t-il, le sourire dans la voix.

Un esprit d’indépendance et d’insoumission bien cerné par Albert Thibaudet, critique littéraire influent de l’entre-deux-guerres en France, auquel Arnaud Viviant fait une grande place dans son livre : « La critique défend l’esprit humain contre les automatismes. »

« La critique est la langue des démocraties libérales tandis que la propagande est celle des dictatures », croit ainsi Arnaud Viviant, pour qui « Internet balkanise la critique ». Blogues, algorithmes de librairies en ligne, sites du genre Goodreads ou Babelio, où des lecteurs le plus souvent anonymes y vont de leurs commentaires et distribuent leurs notes, diluent la véritable parole critique.

Du reste, pour l’auteur de Cantique de la critique, la cause est entendue, « les blogueurs ne sont pas des critiques ». Car comme c’est le cas pour la psychanalyse, estime-t-il, la critique se doit d’être rémunérée pour « fonctionner ».

Pour autant, Arnaud Viviant insiste, dans cette longue « guerre du goût » (Sollers) qui est à l’œuvre, il n’existe pas de vérité de lecture, il ne peut y avoir qu’un jugement. Manière de rendre compte d’un aspect du monde — c’est-à-dire la littérature —, la lecture d’un critique n’est jamais définitive, elle est « une proposition qui ne peut se suffire à elle-même et qui en attend d’autres. »

 

Cantique de la critique

Arnaud Viviant, La Fabrique, Paris, 2021, 136 pages

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