Daniel D. Jacques, une singularité à la québécoise

Pour Daniel D. Jacques, «California Dream» est une première œuvre de fiction. L’auteur québécois n’avait publié jusqu’ici que des essais très rationnels et sérieux, portant selon le cas sur la démocratie à l’américaine et sur la politique à la québécoise.
Photo: Francis Vachon Le Devoir Pour Daniel D. Jacques, «California Dream» est une première œuvre de fiction. L’auteur québécois n’avait publié jusqu’ici que des essais très rationnels et sérieux, portant selon le cas sur la démocratie à l’américaine et sur la politique à la québécoise.

Quelle place y a-t-il pour l’art et la beauté dans un monde d’ingénieurs ? La question, qui serait tout aussi pertinente pour dénoncer la future cicatrice du REM dans le portrait montréalais, est posée par l’auteur et philosophe Daniel D. Jacques dans son roman California Dream. Contes moraux à l’usage des enfants de l’avenir, qui n’a pas des années 1960 que cette seule référence à une populaire chanson de l’époque…

Chaque lecteur interprétera différemment la chute de ce court roman de 144 pages qui, selon le cas, se termine sur une note positive ou négative. L’histoire suit un narrateur qui, on le devine assez rapidement, est une intelligence humaine désincarnée vivant dans un monde où la conscience de chaque individu n’est plus rattachée à un seul et même corps, mais réside dans un univers numérique qui n’est pas sans rappeler le nuage informatique moderne.

Parmi toutes ces âmes éthérées, le narrateur est le seul à montrer une curiosité suffisante pour retracer les étapes qui ont mené à sa création. Il découvre en chemin de la musique qu’il finit par apprécier, des auteurs déchus ou oubliés dont il finit par se souvenir, et même un ancien philosophe qui a su faire tenir en une seule maxime toute la prémisse de ce bouquin : « Je pense, donc je suis. »

Dans cet univers désincarné régi par des règles un peu trop strictes, on constate rapidement que la littérature et l’art, qui ont historiquement joué le rôle de trublion dans des sociétés très rigides, sont persona non grata. Ce même sort attendra le protagoniste de California Dream au bout de la douzaine de courts chapitres qui le composent — chacun de ces chapitres prenant la forme d’une courte histoire plus ou moins indépendante des autres, qui fait néanmoins progresser le récit vers son inéluctable conclusion.

La réingénierie réimaginée

De la Californie à Chicago en passant par… Napierville, le lecteur est invité à parcourir un chemin pas toujours linéaire que l’auteur propose comme une illustration de la révolution technologique qui a cours, ces jours-ci, gracieuseté des géants technos de la Silicon Valley : Apple, Google, Facebook — pardon, Meta.

« Les ingénieurs californiens ont l’impression d’être au cœur d’une importante révolution qui va changer le monde. Auparavant, la révolution était plutôt politique. Là, elle est technologique et corporative. Le livre explore ce rêve, sans ses limites. J’utilise le futur pour mieux comprendre le présent », confie en entrevue au Devoir Daniel D. Jacques, qui reconnaît en avoir eu l’idée lors d’une visite des campus technos du nord de la Californie.

Il n’est pas le seul : William Gibson, populaire auteur américain vivant en Colombie-Britannique et généralement considéré comme le père de la littérature cyberpunk, vient lui aussi de publier un roman posthumaniste et postapocalyptique, intitulé Agency, qui est directement issu d’un séjour au légendaire hôtel The Clift à San Francisco.

Pour Daniel D. Jacques, California Dream est une première œuvre de fiction. L’auteur québécois n’avait publié jusqu’ici que des essais très rationnels et sérieux, portant selon le cas sur la démocratie à l’américaine et sur la politique à la québécoise. Il a senti le besoin de verser pour une première fois dans l’autre côté de la force littéraire, parce que c’était le meilleur moyen de mettre le doigt sur le proverbial bobo dans lequel les sociétés occidentales ne cessent ces jours-ci de tourner le poignard.

« Comment l’art et la philosophie vont-ils servir cette société de demain créée par et pour des ingénieurs ? se demande Daniel D. Jacques. Tout ça passe plutôt mal dans cette nouvelle réalité. Même Shakespeare est victime de la cancel culture. Est-ce mieux ? Est-ce une perte ? On ne le sait pas. »

Le poids du corps

Souvent, les œuvres de fiction d’anticipation misent sur un événement pivot pour parler du « monde d’après ». Quand cet événement est une perte de contrôle complète sur l’avancement technologique, on parle de « singularité » : un point dans le temps où les machines s’affranchissent de la civilisation humaine.

Rarement prend-on le temps de décortiquer cette singularité, qui sert la plupart du temps de mécanisme de narration pour passer au vif du sujet, au cœur de l’histoire. Ce que Daniel D. Jacques apporte d’original, c’est qu’il s’essaie à détailler les étapes d’une telle singularité : comment, pour des raisons très humanistes, il devient normal pour quiconque le souhaite de télécharger sa conscience dans un corps synthétique . Plus tard, les gens préféreront carrément télécharger leur conscience dans le nuage, et au diable l’enveloppe corporelle !

« La relation de l’humain avec le corps est l’autre réflexion centrale du récit, dit-il. Il y a quelque chose de fondamental dans la perception qu’on a du corps humain. » Pour paraphraser Dante : si le corps humain n’existe plus, que reste-t-il de l’identité de chaque individu ?

Comme quoi on n’aura pas fini de se questionner collectivement sur la beauté corporelle, même une fois que l’humanité aura transcendé sa physicalité et se sera massivement téléchargée sur des serveurs informatiques…

« Je pense que l’histoire humaine est très paradoxale, poursuit Daniel D. Jacques. Nous célébrons autant que nous décrions les mêmes choses. » C’est au cœur même du posthumansime, ajoute l’auteur : la catastrophe qui dans toutes ces histoires d’apocalypse technologique aura raison de la civilisation telle qu’on la connaît actuellement signale-t-elle la fin de l’histoire ou son début ?

Question très d’actualité à une époque où le climat social, politique et même le climat tout court laissent présager de profondes transformations à venir à l’échelle planétaire. Et à laquelle, aujourd’hui, on ne peut qu’offrir une réponse évasive, selon l’humeur du jour.

« En tout cas, on voit que la conception occidentale de l’humain commence à disparaître », conclut Daniel D. Jacques. Et on ne sait plus s’il parle de California Dream ou de l’Accord de Paris. Et c’est aussi bien comme ça. Les bonnes fictions s’inspirent de la réalité, mais la réalité se nourrit aussi de la fiction.

Les universitaires californiens qui dans les années 1960 lisaient Issac Asimov et H.G. Wells ont ensuite créé des sociétés que nous connaissons aujourd’hui sous les noms d’Apple, de Microsoft et de HP. Espérons seulement que leur rêve dans lequel certains croient vivre ne tournera pas au cauchemar…

California Dream Contes moraux à l’usage des enfants de l’avenir

★★★

Daniel D. Jacques, Liber, Montréal, 2021, 144 pages

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