«Yändata’. L’éternité au bout de ma rue»: le parti pris des humains

Jean Sioui nous annonce sans ambages: «Tout est vrai dans ce que j’écris.» D’ailleurs, le ton de sa narration, posé et dépouillé de tout lyrisme, ne manque pas de nous confirmer que l’auteur jouera franc-jeu.
Photo: Louise Leblanc Jean Sioui nous annonce sans ambages: «Tout est vrai dans ce que j’écris.» D’ailleurs, le ton de sa narration, posé et dépouillé de tout lyrisme, ne manque pas de nous confirmer que l’auteur jouera franc-jeu.

On connaît Jean Sioui pour de multiples raisons : sa poésie, d’abord, primée et prolifique, son engagement auprès des jeunes écrivains autochtones et, aussi, sa maison d’édition Hannenorak qu’il a cofondée avec son troisième fils, Daniel. Il se présente à nous aujourd’hui par le biais du récit, faisant paraître Yändata’. L’éternité au bout de ma rue, carnet de souvenirs embaumant la terre de sa jeunesse et la mémoire des gens qui l’ont peuplée.

Il nous annonce sans ambages : « Tout est vrai dans ce que j’écris. » D’ailleurs, le ton de sa narration, posé et dépouillé de tout lyrisme, ne manque pas de nous confirmer que l’auteur jouera franc-jeu : « Je suis né dans un village qu’on nous a attribué. Un yändata’peuplé d’arbres sans branches. Je suis racines dans ce village. »

Avant tout, l’écrivain est blotti dans le creux de souvenirs heureux, retrouvant le Wendake de son enfance qu’il prend plaisir à faire revivre : « Les odeurs magnifiques de bois, de vernis, de babiche et de crottin du cheval du laitier remplissaient les narines, qui ne s’en plaignaient jamais. L’air s’enivrait d’un monde qui s’entrecroisait dans le va-et-vient d’une petite rue qui ne nommait que ses gens. »

Précisément, ce yändata’ — ce village —, ce sont d’abord des gens. Ils seront nombreux à parader pour nous, dans l’orbe lumineux des beaux jours, animés par la plume tendre et empathique de Sioui. Sans pour autant la magnifier à outrance, il retisse la courtepointe de cette société et construit une mythologie humaine. Souvent, en plus d’être attachantes, ses histoires sont amusantes : « Puis la maison de mon oncle le barbier, qui nous coupait les cheveux trop souvent. Mon frère et moi étions toujours clean-cut. Vingt-cinq cennes par semaine. Il fallait faire vivre mon oncle, disait ma mère. »

L’amertume causée par la bêtise blanche est rarement à l’avant-plan des récits, mais il aurait été difficile de la passer sous silence. Avec un remarquable sens de la formule et une bonne dose d’ironie, l’auteur condamne la colonisation et ses conséquences, toujours aussi vives des siècles plus tard : « Beaucoup de pas vers les connaissances d’une histoire déformée et d’une religion imposée qui devaient me conduire jusqu’au séminaire. Je ne m’y suis jamais rendu. Je me suis perdu en route. Comme les colonisateurs. »

Son projet est humaniste, et parce que de larges pans de la grande Histoire se sont si longtemps soustraits de cette humanité, il convient de la revoir : « L’Histoire est à corriger. » Son Yändata. L’éternité au bout de ma rue, en présentant une terre frétillante de vie et des acteurs qui prennent noms et visages, s’inscrit dans cette importante démarche de réécriture. Larvés de nostalgie, les récits de Jean Sioui persistent néanmoins sur ce chemin qui promet, pour l’auteur wendat et sa communauté, un rayonnement digne de sa splendeur : « Aujourd’hui, mon village s’offre à la carte du monde / Ses rides s’appellent culture. »

 

Yändata’ L’éternité au bout de ma rue

★★★ 1/2

Jean Sioui, Hannenorak, Wendake, 2021, 164 pages

À voir en vidéo