«Le danseur de La Macaza»: connu comme Barabbas

Anne Élaine Cliche 
Photo: Justine Latour Le Quartanier Anne Élaine Cliche 

En se rendant au cimetière du Mont-Royal avec sa mère, une femme découvre la pierre tombale d’un homme qu’elle a connu dans les années 1960, en Abitibi : « Je l’ai connu Barabbas, qui ne l’a pas connu ! À Val-d’Or tout le monde le connaissait, comme l’ont dit ceux qui retrouvaient la mémoire en écoutant le récit que ma mère leur faisait du cimetière et des papiers. » Or, comme le dévoile plus tard la narratrice de l’envoûtant roman d’Anne Élaine Cliche (La pisseuse, La sainte famille), Le danseur de La Macaza : « Personne ne savait qui était Barabbas. »

Dès lors, elle se lance dans une quête quasi mystique afin de découvrir la véritable identité de cet homme dont l’épitaphe le rapproche du prophète Élie : « Dans un tourbillon / Je suis monté / Sur les chevaux de feu / Je reviendrai / Comme promis à ceux qui m’ont connu / Ils sont légion ».

Métis, Algonquin, Juif, Russe ? Légende, messie, prophète ? Personne n’a jamais su d’où venait cet homme sans âge qui maîtrisait plusieurs langues, qui parlait comme s’il citait les Écritures, laissant venir à lui les enfants comme les grands, occupant un banc public que la narratrice n’arrive pas à décrire malgré ses nombreuses tentatives. C’est d’ailleurs sa manière de narrer qui surprend d’abord le lecteur.

Épousant les circonvolutions d’une pensée en ébullition, la narration obéit à une ponctuation au souffle singulier. À la voix de la narratrice, qui répète des phrases et reprend des passages de son récit comme si elle voulait les parfaire ou s’assurer de ne rien oublier, se greffent celles de ses interlocuteurs à la mémoire faillible. L’un croit que Barabbas est un ancien camarade de classe ; une autre, qui supplie la narratrice de lui faire une place dans son livre, le prend pour un ancien amant. Plus les recherches avancent, plus le mystère s’épaissit, plus Barabbas semble insaisissable.

Puis, entre en scène un homme volubile qui voudra bien faire quelques révélations à la narratrice : « Léopold Bloom me regarde légèrement triomphant : il devine que je suis la nièce ou la fille du ministre alors que je n’arrive pas à comprendre son lien à Barabbas ni le rôle qu’il joue dans ce théâtre dont je suis la destinataire. »

Bien qu’elle en sache plus sur Barabbas, malgré les tergiversations de son interlocuteur, les contours du personnage demeurent flous. Et le roman déroute de plus en plus, adoptant diverses formes, dont celle d’un dramaticule, où les voix du passé et du présent racontent de nouveau leur version des faits.

Tandis que la narratrice érudite établit des parallèles entre Barabbas et diverses figures bibliques, elle commente des passages de la Torah. Ce faisant, elle fait revivre, à l’instar de la narratrice de Jonas de mémoire, des pans de l’histoire de l’Abitibi, dont la déforestation, à travers celle de la communauté juive et des Autochtones. En revisitant avec autant de ferveur le pays de ses racines, elle garde ainsi vivante la mémoire de son propre défunt père : « Toutes les versions de l’histoire que je rapporte ici ont la texture de ce qui m’a enfantée. »

 

Le danseur de La Macaza

★★★ 1/2

Anne Élaine Cliche, Le Quartanier, Montréal, 2021, 256 pages

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