Sous le signe des retrouvailles

L’art de l’entretien n’est pas facile, savoir construire une rétrospective non plus: voici quelques réussites.
Photo: iStock L’art de l’entretien n’est pas facile, savoir construire une rétrospective non plus: voici quelques réussites.

Le désir murmuré

Parlons de nuit, de fureur et de poésie ne s’en tient pas qu’à la poésie des 18 auteurs approchés, mais aussi à leurs romans, à ce qui nourrit leur production. Gérald Gaudet s’en tire de façon parfaite, adaptant son style de questions et son approche, à la fois littéraire et humaine, à chacun. Un livre de découvertes assurées.

Pour s’en convaincre, il s’agit de mettre en vis-à-vis les deux derniers entretiens du livre, l’un avec Pierre Ouellet et l’autre avec Joséphine Bacon. Le premier maintient une approche hautement intellectuelle où les racines grecques et romaines des mots se déploient, où l’introspection irrigue la pensée : « Je ne suis plus rien quand j’entre dans un livre, sorti de moi et ne pénétrant que des ombres d’ombres, qui m’emportent dans leur apesanteur, leur grâce, leur légèreté. »

Quant à Joséphine Bacon, elle nous fait entrer dans son univers condensé en toute simplicité : « J’existe dans les mots que j’écris. […] J’habite ce que j’écris. »

Le grand plaisir de ce livre est que s’y développe un kaléidoscope de conceptualisations autour de l’écriture. Ainsi cette constatation lumineuse chez Chloé Savoie-Bernard : « Faire un livre sombre et triste n’empêche pas qu’il y ait quelque chose de lumineux qui s’y déploie » ; cette lucidité chez Laurence Veilleux : « La poésie n’est pas une méthode de survie. Elle n’est pas utile : je peux vivre sans elle. L’écriture ne me sauve pas. » Cette pensée s’apparente à celle de Jean-Marc Desgent : « Penser qu’une fois que les lecteurs auront lu votre texte ils se sentiront mieux est un peu naïf. »

Il faudrait citer Élise Turcotte, François Guerrette, et combien d’autres retenus par l’essayiste. Ce recueil d’entretiens est un formidable atout, tant pour suivre les œuvres citées que pour convier à une réflexion sur le sens du poétique.

Femmes et formes

Pas simple de cerner la poésie de Philippe Haeck. Lire aujourd’hui cette écriture des années 1970 nous fait pénétrer dans cette première grande prise de conscience de ce que l’homme est devant la femme, de ce qu’elle est devant lui.

Si le quotidien et l’appel à la révolution, le politique à toutes les sauces, s’y étalent comme toile de fond, la mise en jeu s’impose surtout à partir de la femme. Mais on ne sait trop si cette poésie, de façon sous-jacente, n’appelle pas à la chosification du corps féminin.

Toujours ambigu, le rapport de ce poète avec le sexe féminin, du poète avec ce qu’il faut entendre par la masculinité. On le croirait souvent coupable d’être homme, ce qui biaise l’amour qui s’étale entre les nappes de cuisine, les petits riens de la vie domestique et la divinisation assumée du mot « femme », de sa représentation, de ce qu’il dit d’elle.

Ce qui fera dire souvent à Philippe Haeck des énormités, comme « les hommes rêvent toujours de viol », phrase que retient la préfacière Laurance Ouellet Tremblay, de qui on aurait souhaité une préface moins hésitante. Cette culpabilité masculine le fera, plus tard, dans son recueil postérieur, L’oreille rouge (2001), retenir cette définition terrifiante : « deux côtés de chaque individu : le masculin constructeur et le féminin aimant ».

N’empêche que, du strict point de vue de l’écriture, ce retour, quatre décennies avant nous, trouve à éclairer une densité de la poésie en prose, une recherche formelle qui ne se dément pas. « Le poète dit / il faut tout inventer / que tout jaillisse », sans qu’il renonce à quelque élégance surannée et très belle : « dix grands pommiers / de fleurs blanches chargés / dansent dans ma fatigue ». De son grand recueil Nattes (1972-1973) à Tout va bien (1975), la trivialité du quotidien — le café, le réveil, le geste amoureux — convoque le poétique, ouvrant cette voix à la précarité vitale des êtres.

« J’ai des coins de cœur qui se brisent en lames », écrit-il dans « La jeune femme qui ouvre les yeux ». C’est là la faille lumineuse par où accéder à ces textes.

Le souffle coupé

Joël Pourbaix est un poète de la cassure, de la coupure, dont les premiers recueils témoignent fortement. Le rythme des vers y est constamment mis à mal, produisant une traduction saccadée de l’inquiétude devant les aléas, de la vibration des sentiments quand la vie s’étiole, insaisissable dans sa quête : « je traverserai la ville / prêt à faire l’autopsie / de la réalité ».

Dans son introduction intitulée « La machine à pensées », Vincent Lambert souligne le fait que « tous les livres de Pourbaix semblent frappés par cet éclair de conscience : le monde est là, et ils n’en sont pas vraiment revenus ».

Souvent truffés d’axiomes, d’aphorismes, les livres de Pourbaix se couvrent, sans peser, d’une aura de sagesse : « habite l’énigme des vivants », « le calme n’appartient à personne », « ce que l’on ne peut dire, il faut le donner ».

Ce survol des recueils publiés durant 14 ans permet de saisir à quel point cet auteur discret mérite qu’on y revienne, délicatement. Son expression poétique culmine dans Le mal du pays est un art oublié, qui lui vaudra le Prix du Gouverneur général en 2014. Retenons, en ces jours sinistres, cette pensée cruelle : « un cadavre a le don brutal de trouer un lieu de son silence ». C’est tout dire.

 

Parlons de nuit, de fureur et de poésie Entretiens sur la lecture  et la création littéraire

★★★★

Gérald Gaudet, Nota Bene « Palabres », Montréal, 2021, 312 pages
 

Nattes Poésie 1971-1977

★★★

Philippe Haeck, Les Herbes rouges, Montréal, 2021, 288 pages
 

L’intimité nomade Choix de poèmes 1980-2014

★★★

Joël Pourbaix, préface de Vincent Lambert, Le Noroît, « Ovale », Montréal, 2021, 216 pages

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