Le plus dur métier du monde

À travers une pièce de théâtre intitulée «La paix des femmes» et l’essai «Faire corps», tous deux publiés chez Atelier 10, la dramaturge, metteuse en scène et comédienne Véronique Côté et son acolyte chercheuse, activiste et chroniqueuse, Martine B. Côté, nous invitent à réfléchir à un sujet plus près de nous qu’on le croirait.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir À travers une pièce de théâtre intitulée «La paix des femmes» et l’essai «Faire corps», tous deux publiés chez Atelier 10, la dramaturge, metteuse en scène et comédienne Véronique Côté et son acolyte chercheuse, activiste et chroniqueuse, Martine B. Côté, nous invitent à réfléchir à un sujet plus près de nous qu’on le croirait.

D’un côté, il y a les pro-travailleuses du sexe (pro-tds), celles qui militent pour la décriminalisation de la prostitution et l’offre de soutien aux femmes (largement majoritaires) et aux hommes qui l’exercent. De l’autre, les abolitionnistes, qui appuient l’idée que la défense véritable des femmes passe par l’abolition de la prostitution et le refus de la normaliser ainsi que l’offre, entre-temps, de soutien aux personnes qui travaillent dans l’industrie du sexe et d’un accompagnement vers la sortie à celles qui le souhaitent.

Deux pôles inconciliables, deux positions politiques à l’origine d’un affrontement idéologique qui déchire les féministes. À travers une pièce de théâtre intitulée La paix des femmes et l’essai Faire corps, tous deux publiés chez Atelier 10, la dramaturge, metteuse en scène et comédienne Véronique Côté et son acolyte chercheuse, activiste et chroniqueuse, Martine B. Côté, nous invitent à réfléchir à un sujet plus près de nous qu’on le croirait.

On ressasse que la prostitution est « le plus vieux métier du monde, qu’elle existe depuis la nuit des temps et existera toujours », observe Martine B. Côté, qui y consacre présentement une maîtrise. « Mais il faut essayer de ressentir, dans notre corps, ce que cela signifie de se prostituer. S’imaginer que c’est un geste répété cinq, six, sept fois par jour pendant des semaines, des années. Le sexe sans désir, c’est quelque chose, quand même. Comme toutes les pratiques nocives, la prostitution a un début et pourrait avoir une fin. Pour y arriver, il y a un patriarcat à abolir et un filet social à reconstruire. »

Qu’en est-il des femmes qui ne vivent pas cette expérience comme étant négative ? Véronique Côté : « Je ne remets pas en question leur parole ; je les crois complètement. Leur discours est valide, mais pas représentatif de l’expérience de l’immense majorité des personnes qui se sont retrouvées dans cette situation. » Martine B. Côté rappelle les faits : « Les personnes pour qui la prostitution a laissé peu de traces font partie d’une petite minorité (1 % à 5 %). Pour la majorité, elle a eu et a des conséquences lourdes, sur la santé physique et physiologique, notamment, et laisse de nombreuses femmes aux prises avec des syndromes post-traumatiques et une grande précarité financière. »

C’est Michel Nadeau, directeur artistique du théâtre de la Bordée, à Québec, où la pièce sera présentée, qui a proposé à Véronique Côté de se pencher sur ce sujet délicat. Au fil des recherches et des échanges avec Martine B. Côté, qui a œuvré durant trois ans à la Concertation des luttes contre l’exploitation sexuelle, l’autrice a été renversée par ce qu’elle découvrait.

Comme toutes les pratiques nocives, la prostitution a un début et pourrait avoir une fin. Pour y arriver, il y a un patriarcat à abolir et un filet social à reconstruire.

Des croyances et des faits

Deux modèles légaux existent en ce moment sur la planète : le modèle nordique, qui considère comme coupable le client et non la personne qui offre ses services sexuels, et le modèle de décriminalisation de la prostitution, dans lequel on tente de normaliser la pratique. Véronique Côté : « Même si la décriminalisation peut sembler séduisante, quand on regarde les effets réels qu’elle a eus en Espagne, en Allemagne et en Nouvelle-Zélande, c’est catastrophique. Quand j’ai pris la mesure de cet échec-là, ça a été un tournant dans ma réflexion. »

En Allemagne, la décriminalisation de la prostitution a entraîné une explosion de la demande. Les conditions de travail des prostituées ne se sont pas améliorées, et les séquelles subies par l’écrasante majorité d’entre elles demeurent. Comme les Allemandes ne fournissent pas à la demande, la traite des femmes roumaines et bulgares s’est accrue.

« Les données auxquelles on a accès nous apprennent que les résultats de la décriminalisation vont totalement à l’encontre de ce que cette idée était censée promettre, note la dramaturge-essayiste. Entre le tiers et la moitié des personnes commencent mineures, alors ça ne se fait pas entre adultes consentants, contrairement à ce que l’on prétend. À partir du moment où ça ne fonctionne pas, pourquoi on continue de présenter cette option comme une solution miracle ? »

Le poids des mots

Se proclamer « abolitionniste » vient avec un certain inconfort et pousse dans le camp des conservateurs. « Des gens ont emprunté des raccourcis pour présenter cette idée, d’où certains amalgames pas très heureux et un petit relent de puritanisme, précise Véronique Côté. Les abolitionnistes sont contre l’industrie du sexe, mais jamais, dans aucun cas de figure, contre les personnes qui y travaillent. De plus, les deux camps ont leurs alliés indésirables, puisque dans le camp pro-tds, il y a les incels (célibataires involontaires). »

Inspirée de la loi suédoise nommée « Paix des femmes », le projet de loi C-36 a été adopté en 2014 sous le gouvernement conservateur de Stephen Harper « dans l’optique de protéger la collectivité des dangers de la prostitution », indique Martine B. Côté. « Nous, c’est à partir d’une vision farouchement féministe que l’on souhaite son arrêt. Tant que cette industrie existera, l’égalité entre les hommes et les femmes ne sera pas atteinte. Pour tendre vers l’abolition de la prostitution, deux conditions sont nécessaires : diminuer la demande en rendant l’achat de services sexuels illégal et aider financièrement les femmes à en sortir. »

La France a une avance sur le Canada en ce qui concerne l’application du modèle suédois, poursuit-elle. « Le Québec semble vouloir aller de l’avant : un rapport a été déposé il y a environ un an, à la suite de la Commission spéciale sur l’exploitation sexuelle des mineurs. »

Dans la pièce La paix des femmes, le sujet de la prostitution est amené très habilement par la dramaturge. On rencontre une petite constellation d’amis allumés auxquels on s’identifie vite, parmi lesquels une professeure d’université qui soutient l’idée que la prostitution peut être source d’émancipation et d’empowerment. Véronique Côté ne signe pas une pièce à thèse, plutôt une œuvre bouleversante.

Écrite par une citoyenne en colère et en totale maîtrise de son sujet, La paix des femmes relaie la parole d’autres femmes dans un acte sororal qui nous élève tous et toutes. L’autrice touche le cœur avant l’intellect et réussit un pari risqué : nous faire réfléchir sur un sujet douloureux, voire rébarbatif. La publication de l’essai et de la pièce en simultané donne accès aux « matériaux » avec lesquels Véronique Côté a construit l’histoire et mène la réflexion encore plus loin. Du théâtre actif et transformateur, un superbe tour de force.

La paix des femmes

Véronique Côté, Atelier 10, coll. « Pièces », Montréal, 2021, 229 pages. Au programme du théâtre de la Bordée, à Québec, du 11 janvier au 5 février 2022. De possibles changements en raison des normes sanitaires actuelles seront précisés cette semaine.

Faire corps

​Véronique Côté et Martine B. Côté, Atelier 10, coll. « Documents », Montréal, 2021, 110 pages.

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