«S’adapter» et «Ultramarins»: un monde coupé du monde

Prix Femina, Goncourt des lycéens, prix Landerneau, portant une part autobiographique à la fois diluée et assumée, «S’adapter» est un roman qui marque un pas de côté pour la romancière Clara Dupont-Monod, qui avait habitué ses lecteurs à une matière historique médiévale.
Photo: Olivier Roller Prix Femina, Goncourt des lycéens, prix Landerneau, portant une part autobiographique à la fois diluée et assumée, «S’adapter» est un roman qui marque un pas de côté pour la romancière Clara Dupont-Monod, qui avait habitué ses lecteurs à une matière historique médiévale.

« Un jour, dans une famille, est né un enfant inadapté. » C’est ainsi que s’amorce le huitième roman de Clara Dupont-Monod, romancière née en 1973.

Prix Femina, Goncourt des lycéens, prix Landerneau, portant une part autobiographique à la fois diluée et assumée, S’adapter est un roman qui marque un pas de côté pour cette romancière qui avait habitué ses lecteurs à une matière historique médiévale, explorant le mythe de Tristan et Yseut (Eova Luciole et La folie du roi Marc, Grasset, 1998 et 2000), le destin d’Ivette de Huy (La passion selon Juette, Grasset, 2007) ou celui d’Aliénor d’Aquitaine (Le roi disait que j’étais diable, Grasset, 2014).

S’adapter raconte les bouleversements causés par la naissance d’un enfant handicapé au sein d’une fratrie — l’aîné, la cadette et le petit dernier. La façon dont chacun des trois enfants devra composer avec l’existence de cet enfant aveugle et immobile, qui ne dispose que de l’ouïe et du toucher pour être au monde.

Trois points de vue d’une narration assumée par les vieilles pierres d’un muret de la cour de cette maison nichée au creux des montagnes des Cévennes. Se soutenant les unes les autres dans leur différence millénaire, les pierres seront témoins oculaires de cette histoire familiale.

Propulsé comme sa sœur et ses parents « dans un monde coupé du monde », l’aîné l’accepte tout de suite. Dévoué et généreux, il est sans partage sensible à la pureté de son petit frère handicapé, qui devient presque sa raison de vivre : « Avant, il y avait la vie, les autres. Maintenant, il y avait son frère. » La cadette, au contraire, se plonge dans le refus et la colère, en vient presque à ignorer l’existence de l’enfant, auquel elle en voudra de régner ainsi sans partage sur la famille.

Alors que le petit dernier, lui, arrivé après l’enfant — décédé à dix ans, beaucoup plus tard que ce qu’avaient prévu les médecins —, devra composer avec la présence écrasante de ce petit fantôme (de cette absence), mesurant en silence l’onde de choc de cette courte existence sur la dynamique familiale.

Derrière la destinée de cet enfant handicapé, c’est la fratrie qui est le véritable thème du roman, le noyau dur qui gravite autour de cet enfant différent. Si chacun de ses membres va réagir différemment, tous sont pétris d’une sorte de honte profonde et culpabilisante (« une honte honteuse », pensera le dernier).

Mais tous ayant compris d’instinct qu’ils doivent s’adapter. « Leur lien était tranquille et puissant. À eux trois, ils formaient un cocon, tissaient des jours en forme de cicatrice. » Malgré ou en raison même de la souffrance morale causée par cette petite vie, l’enfant va changer tout le monde. « À enfant hors norme, savoir hors norme », se dira l’aîné.

Et cette expérience, nous dit Clara Dupont-Monod dans S’adapter, roman amoureux et bienveillant d’une grande beauté, est une richesse qui vous est donnée.

Plongée en eaux libres

 

« Il y a les vivants, les morts, et les marins », scande la toute première phrase d’Ultramarins, l’étonnant premier roman de la dramaturge Mariette Navarro. Dans cet univers à part qui trace au GPS sa route entre ciel et terre, toujours entre deux eaux, le doute n’a pas sa place.

Au cours d’une traversée de l’Atlantique entre Saint-Nazaire et un port des Antilles, un cargo placé sous le commandement d’une femme (elle-même fille de commandant) brise sa routine. Passé les Açores sous un soleil brûlant et par temps calme, cédant aux demandes de son équipage, la commandante permet exceptionnellement à la vingtaine de marins de s’offrir un bain de mer.

« Une idée a traversé leurs corps, ils ont eu envie de se mettre nus. » Moteurs stoppés, radars débranchés, perte des repères, ils nagent ou font la planche au milieu de l’océan, avec la pensée vertigineuse d’avoir des « kilomètres sous leurs pieds ».

À l’issue de cette baignade imprévue — qui aura duré tout au plus une heure —, sous le regard de spectatrice inquiète et bienveillante de la commandante, restée seule à bord, quelque chose se dérègle. Des vingt marins qui se sont baignés comme des enfants dans l’océan, ils seront vingt et un à remonter à bord.

Un grain de sable s’est introduit dans la mécanique fluide d’une traversée — et d’une carrière — sans histoire. Et tout sera modifié, adapté : leur vie et la trajectoire du cargo, la météo, la cohésion du groupe, notre expérience de lecture. Le moteur répond mal, la commandante à la « rigidité légendaire » défaille. Le cœur chaud et battant du navire, comme un animal ancien, résiste et semble vivre sa propre vie.

Cette plongée imprévue en eaux libres a introduit le doute. « Qu’est-ce qui est remonté à bord en même temps que ses marins ? » se demande la commandante. Un deuil resté au fond de la gorge ? Des questions enfouies ?

Une traversée faite cent fois, dès lors, devient une aventure presque métaphysique, loin de « la version tranquille de l’histoire » qui aurait pu avoir eu lieu. Lesté d’un grain de fantastique, le roman de Mariette Navarro porte une poésie qui irradie longtemps après nous avoir emmenés à destination.

S’adapter

★★★★

Clara Dupont-Monod, Stock, Paris, 2021, 144 pages

 

Ultramarins

★★★ ​1/2

Mariette Navarro, Quidam éditeur, Meudon (France), 2021, 156 pages

À voir en vidéo