Kafka, dessinateur

Le génie littéraire de Prague était aussi un habile illustrateur.
Photo: International Portrait Gallery Le génie littéraire de Prague était aussi un habile illustrateur.

Dans les marges de ses manuscrits ou de lettres, dans ses carnets ou sur des feuilles volantes, Kafka (1883-1924) dessinait. Ses amis le savaient. Et Max Brod le premier, son grand ami et exécuteur testamentaire, celui grâce auquel nous sont parvenus la plupart des textes de l’écrivain tchèque de langue allemande. Pour lui, Kafka était d’abord un dessinateur, il en avait l’ambition : « Je fus de longues années l’ami de Kafka avant d’apprendre qu’il écrivait. »

Personnages pliés, courbés sous le poids du monde, engoncés dans leurs vêtements comme dans leurs angoisses, silhouettes allongées s’affalant sur une table bancale. L’auteur de La métamorphose savait dessiner. Un univers sommaire, mais sans contredit grotesque, nous montre qu’il avait un style bien à lui. Sans surprise, on se retrouve face à ces dessins dans le prolongement de l’œuvre littéraire de cet écrivain majeur du XXe siècle.

Mais selon Max Brod, Kafka était encore plus indifférent « ou plutôt encore plus hostile envers ses dessins qu’envers ses œuvres littéraires ». On connaît l’histoire : dans son testament de 1921, Kafka avait exigé que tout soit détruit, dessins, lettres, journaux, manuscrits. Chaque page devait être entièrement brûlée sans être lue. Une trahison sans laquelle jamais nous n’aurions connu Le procès, Le château ou le Journal.

Pour fuir l’avancée des nazis en 1939, Max Brod avait quitté la Tchécoslovaquie pour Tel-Aviv, en Palestine, avec tous les manuscrits et les dessins de Kafka dans une mallette, vendant tout au plus quelques dessins, ici et là. Le reste a passé des années dans le coffre-fort d’une banque suisse. À l’issue d’une longue saga judiciaire qui a pris fin en 2019, la Cour suprême d’Israël a attribué archives et dessins, en la possession depuis 1961 d’Ilse Esther Hoffe, héritière et secrétaire de Max Brod, à la Bibliothèque nationale d’Israël.

Kafka. Les dessins est un superbe album, enrichi de contributions éclairantes, dont les commentaires du plasticien Pavel Schmidt et un texte de la philosophe américaine Judith Butler, pour qui « l’œuvre de Kafka, tant littéraire que dessinée, pose la question suivante : est-il possible de toucher le sol ? ».

   

Kafka Les dessins

★★★ 1/2

Dirigé par Andreas Kilcher, traduit de l’allemand et de l’anglais, Les Cahiers dessinés, Paris, 2021, 368 pages

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