La littérature numérique triomphe dans les écoles

Les professeurs peuvent désormais utiliser Biblius pour lire et chercher ce qu’ils veulent travailler en classe.
Photo: Adil Boukind Le Devoir Les professeurs peuvent désormais utiliser Biblius pour lire et chercher ce qu’ils veulent travailler en classe.

La session scolaire qui vient de se terminer était la première où Biblius, la plateforme qui permet le prêt de livres numériques dans les bibliothèques scolaires du Québec, était accessible pour 99 % du réseau des écoles du Québec. Biblius, c’est dans son mandat, veut faire entrer la littérature numérique, tout particulièrement québécoise, dans nos écoles. Portrait des débuts de cet assaut.

« On est en train de créer un marché qui n’existait pas pour le livre numérique jeunesse », estime Jean-François Cusson, directeur général de Bibliopresto, qui chapeaute Biblius. « Dans quelques années, quand il y aura une génération d’enfants qui va avoir grandi avec ça, on va peut-être voir les impacts », poursuit M. Cusson, qui croit que Biblius a le potentiel de forger les lecteurs de livres numériques de demain.

Les professeurs peuvent désormais utiliser Biblius pour lire et chercher ce qu’ils veulent travailler en classe. Ils peuvent aussi utiliser 40 exemplaires numériques à la fois, pour étudier un livre en classe, chaque élève avec son exemplaire sur tablette en main — une fonction encore peu utilisée. Les profs peuvent également suggérer des livres précis à certains élèves, directement sur la plateforme.

Les élèves, eux, ont le loisir d’emprunter des titres à leur guise, dans leur tranche d’âge. Et, pour ceux qui connaissent des obstacles à la lecture, démarrer la synthèse vocale, qui vient avec tous les livres disponibles sur Biblius, pour « écouter » le livre.

« Biblius ne coûte rien aux écoles, rappelle M. Cusson. Le service est maintenant considéré comme un service de base du réseau de l’éducation », et le ministère de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur (MEES) en assume tous les coûts. Le MEES paie aussi les droits d’utilisation et d’auteur d’une petite collection de départ de 407 livres, très majoritairement québécois, avec quelques bouquins aussi issus des éditions Gallimard, Albin Michel ou Scholastic, par exemple.

Le livre illustré, grande vedette

Pour l’instant, cette collection partagée, gratuite pour les écoles, est très populaire. « On l’a ouverte à la fin septembre, et on approche 80 000 prêts déjà. Ça va assez vite, avec une moyenne de 2000 livres empruntés par jour. » Les écoles n’ont à payer que « si elles veulent acheter davantage de livres numériques et développer localement leurs collections », en acquérant des licences des quelque 22 000 livres désormais disponibles sur Biblius.

Ces acquisitions supplémentaires sont quasi nécessaires, car si « la collection partagée est une belle collection, elle reste très limitée », analyse M. Cusson. « 407 titres pour couvrir de la maternelle jusqu’à l’éducation continue et aux adultes, ça ne fait pas beaucoup de livres par niveaux. »

Reste que les dix livres les plus empruntés par Biblius dans le réseau à la dernière session sont tous de cette collection partagée. Le «top 3», composé de Sœurs, de Raina Telgemeier (Scholastic), de Je suis terrible, d’Élise Gravel (La courte échelle) et de Drame, encore de Raina Telgemeier (Scholastic), a suscité à lui seul 6556 emprunts.

Au Centre de services scolaire des Mille-Îles (CSSMI), tous les genres littéraires sont empruntés sur Biblius, mais au primaire, la bibliothécaire Lyne Rajotte note une préférence marquée pour les documentaires illustrés et les bandes dessinées, « comme les Savais-tu ou les Dragouilles [tous chez Michel Quintin] ». Un fait étonnant quand on sait que de manière générale, le livre illustré cartonne moins dans ses versions numériques que le tout texte.

Le début de Biblius au CSSMI se révèle « vraiment une expérience positive », se réjouit Mme Rajotte, qui avait pourtant de solides critiques à faire à l’aube du déploiement restreint de la plateforme il y a un an. Tous les bémols qu’elle notait alors ont été rectifiés, précise-t-elle. Et elle peut déjà dire que Biblius est un succès dans son CSSMI.

Pour arriver à ces conclusions, elle se fie aux statistiques des 3 écoles, sur les 72 du CSSMI, qui ont fait partie du déploiement restreint de Biblius l’an dernier. « On a eu 1533 utilisateurs qui ont fait 15 951 prêts. On voit de la régularité d’emprunts chez plusieurs élèves — probablement nos grands lecteurs de livres papier, qui semblent devenir aussi de grands lecteurs de livres numériques. On voit 30 % d’utilisateurs qui ont emprunté une seule fois, un autre 30 % qui a emprunté deux ou trois fois, et le reste de façon régulière. C’est énorme », commente la spécialiste, surtout pour du livre numérique et un projet à ses débuts.

Un outil contagieux

Dans une de ces écoles, illustre encore Mme Rajotte, les bibliothécaires ont offert de la formation et du soutien pour Biblius à deux enseignants. « Finalement, une centaine d’enseignants ont emprunté. Ça a essaimé dans le milieu, par l’influence des professeurs auprès de leurs collègues. » N’est-ce pas un signe que l’outil serait efficace ? « La déduction est bonne ! » se réjouit Mme Rajotte.

La bibliothécaire relève toutefois quelques détails à corriger. « Il faut mettre une limite aux nombres de livres numériques qu’un enfant peut emprunter, comme en bibliothèque publique », donne-t-elle comme exemple.

« Là, il n’y en a pas, ce qui permet aux enfants de se monter s’ils le veulent une bibliothèque personnelle de 75 livres. Quand ce sont les livres de la collection partagée payée par le ministère, pas de problème ! Mais si j’achète un livre à 140 $ et que chaque prêt me coûte 3 $ ou 4 $, si un élève l’emprunte, j’aimerais qu’il le lise. »

Car le coût d’achat des livres, encore déterminé par les éditeurs, reste le nerf de la guerre. Certains éditeurs estiment que les livres numériques sur Biblius coupent des ventes de livres papier. Chaque éditeur présentement détermine le coefficient qu’il ajoute au prix de son livre pour l’usage simultané que permet Biblius — certains multiplient par 2, d’autres par 10.

500 livres, usage illimité

Angèle Delaunois, éditrice et autrice aux éditions de l’Isatis, a choisi le coefficient le plus bas, et a offert tout son catalogue à Biblius — ce qui n’est pas le cas de tous, certains préférant garder leurs nouveautés ou leurs livres vedettes hors de ce système, de peur de cannibaliser leurs ventes, ou les droits de leurs auteurs. « J’ai fait le pari que ça allait être bénéfique », mentionne-t-elle. « Les chiffres que je vois, ça va dans ce sens. Ça ne change pas grand-chose pour les ventes de livres papier, exceptionnelles cette année. Peut-être même que ça les a stimulées », croit-elle.

Plusieurs de ses livres sont de la collection partagée. Pour ceux-là, qui seront jusqu’en août 2022 « toujours accessibles et disponibles, sans limitation d’usage », l’éditrice a eu droit à « un achat de 500 exemplaires, au prix grand public, réalisé en août 2021 ». Pour les livres les plus empruntés de cette collection (voir encadré), ce montant est peut-être insuffisant. Mais Angèle Delaunois croit « qu’un portail comme Biblius va créer des réflexes chez les jeunes. On est à la traîne en numérique par rapport aux pays européens. Ça va peut-être changer. »

Chez Bibliopresto, l’équipe se pince encore d’avoir déployé Biblius si rapidement. « Qu’on ait réussi à faire ça, avec les éditeurs, [l’entrepôt de livres numériques] De Marque, les libraires, les gens du MEES, ce super beau projet sans réel comparable dans le monde, qui touche énormément de personnes, dès sa première année d’implantation », Jean-François Cusson n’en revient pas encore.

« Le projet est resté un peu sous le radar, aussi parce qu’on ne voulait pas que tout le monde se garroche dessus en même temps. Mais maintenant, il faut le faire découvrir. Que les enseignants qui veulent faire des expérimentations numériques, ou qui ont un coco dans leur classe avec des besoins précis en lecture, qu’ils essaient, s’y intéressent, aient envie de jouer avec. » La prochaine étape : l’étendre aux écoles privées, ce qui devrait être fait d’ici la fin de l’année scolaire, selon M. Cusson.

Palmarès des livres numériques

Voici la liste des livres les plus empruntés sur la plateforme Biblius depuis le début de l’année scolaire 2021, toutes tranches d’âge des lecteurs confondues. À noter que tous ces titres font partie des 407 de la collection partagée, payée par le ministère de l’Éducation.

Soeurs, de Raina Telgemeier (Scholastic) : 2897 emprunts

Je suis terrible, d’Élise Gravel (Courte échelle) : 1835 emprunts

Drame, de Raina Telgemeier (Scholastic) : 1824 emprunts

Sept comme Setteur, de Patrick Senécal (La Bagnole) : 1588 emprunts

Bienvenue à la monstrerie, d’Élise Gravel (400 coups) : 1407 emprunts

Savais-tu ? Les requins, d’Alain M. Bergeron et Sampar (Michel Quintin) : 1348 emprunts

Collation d’hiver, de Rhéa Dufresne et Philippe Béha (400 coups) : 1285 emprunts

Savais-tu ? Les guêpes, d’Alain M. Bergeron et Sampar (Michel Quintin) : 1133 emprunts

Le passager, de Patrick Senécal (Alire) : 1098 emprunts

The Bad Guys, tome 1, d’Aaron Blabey (Scholastic) : 1092 emprunts

 

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