La nouvelle réalité du cancer

Marie-Eve Morasse accompagnée de son médecin, Ari Meguerditchian
Photo: Adil Boukind Le Devoir Marie-Eve Morasse accompagnée de son médecin, Ari Meguerditchian

Le cancer, on en guérit ou on en meurt. C’est ce que bien des gens imaginent. C’est aussi ce que pensait la journaliste de La Presse Marie-Eve Morasse quand on lui a diagnostiqué un mélanome, à l’âge de 27 ans. Et c’est ce qu’elle croyait plus que jamais quand, après 11 ans de rémission, le cancer a refait surface. Cette première récidive survenue en 2018 l’a plutôt projetée dans cet « espace du milieu », entre la guérison et la mort imminente, dont on parle rarement, mais qui est en voie de devenir la norme à mesure que la science progresse. Marie-Eve Morasse a voulu témoigner de ce qu’elle vit dans cette zone grise dans un livre qu’elle a écrit conjointement avec son médecin, le Dr Ari Meguerditchian, qui décrit quant à lui l’autre version de la même histoire, celle du spécialiste qui tente d’éradiquer le cancer avec tous les espoirs qu’offre la science.

Le titre du livre, La récidive, plante dès le départ le décor du récit qui débute par l’angoissante et interminable attente qui aboutira à la confirmation que le renflement que Marie-Eve se découvre par hasard dans l’aine est bel et bien une métastase. Attente durant laquelle elle replonge dans le scénario catastrophe qu’elle avait anticipé 11 ans plus tôt. Et cette fois, selon son scénario, l’avenir apparaît encore plus sombre. Cette métastase est-elle la pointe de l’iceberg ? Verra-t-elle sa fille terminer son primaire ?

Une première rencontre avec le Dr Ari Meguerditchian, chirurgien oncologue au Centre universitaire de santé McGill, lui procure un premier soulagement, car enfin quelqu’un s’occupera de son cancer. Le Dr Meg (pour les intimes) sait combien ce premier rendez-vous est crucial. « Le lien de confiance est ce qu’il y a de plus important dans l’interaction entre le patient et son médecin. C’est un lien assez puissant pour que vous soyez capable de confier votre vie à un parfait inconnu après un contact de cinq à sept minutes. Cette confiance s’accompagne du transfert d’une énorme responsabilité, qu’on prend très au sérieux », confie-t-il en entrevue.

Après une série de tests en tout genre, le cas de Marie-Eve apparaît finalement plus complexe à résoudre que prévu. De concert avec ses collègues, le Dr Meg mise d’abord sur une thérapie systémique plutôt que sur l’excision de la métastase. Puis, à la suite de la disparition des autres traces suspectes de cancer, le Dr Meg procède à l’intervention chirurgicale. Cette intervention révèle toutefois une divergence patente entre l’enthousiasme du médecin qui a réussi à extirper la métastase et la souffrance de Marie-Eve qui sent plus que jamais la « douloureuse incarnation du cancer » dans son corps.

Malgré toute la compassion et l’attention que porte le médecin à son patient, un décalage persiste entre sa perception du cancer qu’il tente d’éradiquer et celle du patient qui subit les interventions. Tout heureux d’annoncer à Marie-Eve qu’elle n’a plus le cancer, le Dr Meg se bute à une patiente qui ne lui saute pas au cou comme il s’y attendait. « Il est vrai que j’ai été déçu, mais je l’ai surtout été d’avoir eu des attentes quant à votre réaction, écrit-il. Peut-être avais-je oublié que c’était vous qui aviez subi la maladie, les traitements, l’incertitude. Ma réaction était centrée sur mon expérience avec le cancer. Le cancer, c’est deux solitudes en parallèle, celle du patient, mais aussi celle du médecin. » Le Dr Meg avoue avoir beaucoup appris sur la perspective du patient et sur sa façon de faire en écrivant ce livre.

« Rien ni personne n’aurait pu me préparer aux semaines qui ont suivi la chirurgie, aux conséquences de cette atteinte à mon corps, que je savais pourtant nécessaire et inévitable », note pour sa part Marie-Eve tout en relatant les propos du Dr Philip Gordon, chirurgien à l’Hôpital général juif pendant 42 ans, qui avouait à La Presse avoir vraiment réalisé ce que vivaient ses patients lorsqu’il a lui-même été atteint d’un cancer avec métastases et a subi plusieurs traitements de chimiothérapie.

Marie-Eve et le Dr Meg dévoilent ainsi leur vulnérabilité et leurs questionnements avec une franchise et une lucidité profondément émouvantes, qui toucheront les lecteurs, quels qu’ils soient.

Après avoir traversé une thérapie systémique, une intervention chirurgicale, une rémission d’un an, puis une nouvelle récidive qui est actuellement traitée avec succès par une immunothérapie, Marie-Eve évolue toujours dans cet entre-deux ponctué de scans tous les trois mois. « J’ai un cancer métastatique, mais je ne suis pas malade, je suis en forme. […] Je réalise davantage qu’avant à quel point le quotidien est précieux. Simplement être en vie, passer du temps avec ceux que j’aime, avoir des jours, des semaines, des mois de plus, c’est déjà beaucoup. […] Le cancer a effacé toute trace de nostalgie. Ce qui m’importe, c’est de regarder en avant », dit Marie-Eve, qui s’étonne elle-même que « le bonheur et le plaisir d’être vivante cohabitent aussi intimement avec la peine et la peur ».

Marie-Eve se dit atteinte d’un cancer métastatique et, en même temps, les médecins affirment que l’immunothérapie a fait disparaître toute trace de cancer dans son corps. Qu’en est-il au juste ? « Nous avons réussi à éradiquer le cancer à la suite de ses deux récidives. Marie-Eve n’a présentement plus de cancer. La définition traditionnelle de “métastatique” n’est plus juste. Au fur et à mesure que la science avance, on commence à voir le cancer plutôt comme une maladie de plus en plus traitable, ou du moins une maladie chronique qui est gérable. C’est le message du livre, qui montre qu’on est passé d’un monde soit noir, soit blanc à toutes les teintes de gris. Le cancer au quotidien est la gestion de ces zones grises tout en poursuivant sa profession, tout en élevant son enfant », explique le Dr Meg.

« Marie-Eve a évolué vers une gestion saine de toutes les zones grises. Elle a appris à vivre avec cette incertitude », fait-il remarquer. La preuve : à la toute fin du livre, elle raconte combien cela lui fait plaisir quand elle a constaté que son chum avait rangé par mégarde des t-shirts de sa fille dans sa propre commode ou un de ses pantalons dans celle de sa fille. « C’est un signe parmi tant d’autres que ma fille grandit et que je suis encore là pour le voir », se réjouit-elle.

 

La récidive

Marie-Eve Morasse et Ari Meguerditchian, Éditions La Presse, Montréal, 2021, 191 pages

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