L’intercompréhension plus que le combat

Au lieu d’insister sur les revendications des minorités ethniques, même lorsqu’elles sont très légitimes, l’essayiste Rachida Azdouz met l’accent sur l’intercompréhension de tous.
Photo: Bénédicte Brocard Au lieu d’insister sur les revendications des minorités ethniques, même lorsqu’elles sont très légitimes, l’essayiste Rachida Azdouz met l’accent sur l’intercompréhension de tous.

À l’heure des migrations en provenance de pays en marge de l’origine culturelle européenne, la situation du français, dans le débat identitaire qui ébranle les certitudes de l’Occident, est singulière. L’observant depuis plus de 30 ans, la psychologue Rachida Azdouz a compris que cette situation, minoritaire en Amérique mais majoritaire au Québec, produit avec le multiculturalisme d’Ottawa un « choc frontal » assuré.

Née au Maroc, spécialiste en relations interculturelles à l’Université de Montréal, l’essayiste, dans son livre Panser le passé, penser l’avenir, réfléchit sur l’espoir pour l’immigrant de soulager la souffrance du déracinement de son pays d’origine par la volonté de prendre part à l’évolution de son pays d’accueil. Mais elle constate que, fondée, juge-t-elle, sur « la coexistence pacifique », l’approche fédérale de la question contredit l’approche québécoise, fondée, selon elle, sur « la cohésion sociale ».

Pour exprimer le malaise de tant de Québécois devant le multiculturalisme de l’ex-premier ministre Pierre Elliott Trudeau, puis de son fils et héritier spirituel Justin, elle se met dans la peau des mécontents d’une doctrine politique qui, rappelle-t-elle, « protège et encourage le maintien des traditions d’origine » chez les immigrants. Rachida Azdouz fait dire à ces mécontents : « Pour beaucoup d’entre nous, Noël n’a plus de signification religieuse, mais nous y tenons. »

Bien qu’issue d’une société musulmane, la psychologue empathique poursuit en se faisant l’interprète des Québécois observés : Noël fait « partie de notre socialisation… Pourquoi tous les groupes devraient-ils être fiers de leurs origines sauf le groupe majoritaire ? » Cette extrême sensibilité interculturelle fait honneur à Rachida Azdouz. Au lieu d’insister sur les revendications des minorités ethniques, même lorsqu’elles sont très légitimes, l’essayiste met l’accent sur l’intercompréhension de tous.

Pour exprimer le caractère discret d’un dialogue fécond entre les cultures, elle cite le témoignage de Kim Thúy. Selon la romancière québécoise d’origine vietnamienne, « la culture orientale est très différente de la culture occidentale. Ici, la force d’une personne est illustrée par la puissance de sa voix ». Kim Thúy poursuit : « Alors qu’en Orient, plus tu es invisible et effacé, plus tu as de pouvoir. Par exemple, dans les arts martiaux, le premier mouvement qu’on va apprendre, c’est de disparaître. »

Par ce passage, Rachida Azdouz, en déplorant que « le multiculturalisme anglo-saxon » n’ait « rien d’autre à proposer que les tribunaux comme piste d’atterrissage aux différends qui opposent parfois deux conceptions légitimes », nous invite, pour viser l’harmonie sociale, à la conciliation, à la nuance, à la subtilité, bref au silence de la sagesse. Sa suggestion lapidaire nous saisit : inutile de lui en demander plus.

Extrait de Panser le passé, penser l’avenir

« Aucun pays, aucun groupe ethnique n’est à l’abri des stéréotypes et des discriminations. N’échappent pas à cette réalité les pays dits émergents ou du Sud, qui ont combattu la colonisation, mais où les élites continuent à reproduire les mêmes discriminations que celles perpétrées par les occupants dont elles étaient censées affranchir leurs peuples ; elles le font en toute impunité, en mettant leur propre monstruosité et leur propre responsabilité sur le compte du néocolonialisme. »

Panser le passé, penser l’avenir Racisme et antiracismes

★★★ 1/2

Rachida Azdouz, Édito, Montréal, 2021, 248 pages



À voir en vidéo