Dans le fossé des générations

Avec le «
Photo: iStock Avec le «"wokisme"», Brice Couturier estime que nous sommes face à une forme de révolution culturelle.

Née sur les campus universitaires américains, inséminés dans les années 1970 par les philosophes français associés à la French Theory — notamment Deleuze, Foucault et Derrida —, la vague « woke » est-elle en train de déferler sur l’Occident ?

C’est ce que croit Brice Couturier, qui a voulu signer avec OK millennials ! une sorte d’antidote à ce « virus dangereux en train de s’attaquer aux valeurs républicaines ». Le sous-titre de son essai donne le ton : Puritanisme, victimisation, identitarisme, censure… L’enquête d’un baby-boomer sur les mythes de la génération « woke ».

Un livre qui part d’une indignation. « Je suis beaucoup trop présent sur les réseaux sociaux, j’y perds un temps fou, mais, chaque fois que je me suis vu répondre “OK boomer” à un argument, mon sang n’a fait qu’un tour », raconte Brice Couturier, joint à Paris par téléphone.

L’auteur a travaillé à France Culture pendant une vingtaine d’années, où il a notamment produit, jusqu’en juin dernier, une chronique quotidienne sur la vie des idées à l’étranger. Un poste d’observation qui lui a permis, explique-t-il, de voir venir la vague woke, née sur les campus universitaires américains.

Se décrivant comme un adepte du « déminage idéologique », l’essayiste ne peut s’empêcher de voir une contradiction entre le fait de dénoncer toute forme de discrimination basée sur le genre, la couleur de peau, la religion — ce que l’on est plutôt que ce que l’on dit — et de vouloir faire taire des contradicteurs en raison de leur âge. Cet âgisme, dit-il, le révoltait.

Un brin provocateur, il est conscient d’être allé trop loin en associant la totalité des millénariaux, « cette génération trop couvée, narcissique, craintive et vindicative » — membres de la génération Y, nés entre le début des années 1980 et la fin des années 1990 —, à l’esprit woke, forme 2.0 du politiquement correct. « Même aux États-Unis, on est loin de ce ravage-là, mais j’ai pris ce parti pris parce que je me suis dit que je devais défendre ma génération, celle des baby-boomers. »

Prêtant une oreille inquiète à « cette petite musique qui monte », Brice Couturier n’y va pas toujours de main morte. Et si les époques et les idéologies se succèdent (venues de Moscou, de Berlin ou de Pékin), il estime, écrit-il, que « c’est toujours le même bois mort qui s’embrase : une intelligentsia de demi-savants, ânonnant un catéchisme pathétique, manichéen et intolérant ».

Mais OK millennials ! n’est pas qu’une diatribe. Sans prétendre à une objectivité « scientifique », Brice Couturier tente d’y remonter aux origines de l’idéologie « woke », née sur certains campus américains. C’est l’un des aspects les plus intéressants du livre, où tout lecteur curieux pourra du reste trouver son compte.

De livres en articles de presse, le journaliste mène son enquête, écumant souvent à droite, comme chez le Britannique Douglas Murray (La grande déraison. Race, genre, identité), pour nous livrer un « portrait psychosocial » de cette nouvelle génération de « combattants de la justice sociale ».

Ancien militant du Parti socialiste, auteur d’un livre « à la gloire de Macron », un exercice hagiographique qu’on lui a, dit-il, beaucoup reproché (Macron, un président philosophe, L’Observatoire, 2017), Brice Couturier se définit aujourd’hui comme étant de centre gauche. « Je suis plutôt laïque, républicain, et je combats depuis toujours l’extrême droite, le racisme et la xénophobie. En gros, je me définis comme social-démocrate. »

« Pour moi, la gauche, c’est la citoyenneté, c’est le commun, l’intérêt général. Ça ne doit pas être une coalition de minorités, qui, en réalité, n’ont pas grand-chose à voir les unes avec les autres et qui, très souvent, entrent rapidement dans une concurrence des mémoires. » La gauche, à ses yeux, devrait plutôt défendre des causes d’intérêt général.

« C’est un truc d’extrême droite, poursuit-il, de faire des identités ethniques ou culturelles le support d’une orientation politique. Ce n’est pas pour rien que Zemmour est là-dessus. C’est l’extrême droite qui nous a toujours raconté ça, et je suis effaré de voir que la gauche a enfourché ce cheval-là. »

Avec le « wokisme », Brice Couturier estime que nous sommes face à une forme de révolution culturelle. Et si son livre cherche à faire de la résistance, il reconnaît avoir aussi voulu lancer une mise en garde à ses amis de gauche devant ce « tsunami », qui risque bien d’imprimer sa marque à tout l’Occident démocratique.

« Il est effrayant de penser qu’une génération est en train de nous refourguer que la couleur de peau implique une culture et un positionnement politique. Je trouve ça effarant. L’idée qu’on est déterminé par sa couleur de peau, j’ai lutté toute ma vie contre ça en tant que militant antiraciste. Et voir revenir ça du côté où je l’attendais le moins, c’est-à-dire d’une espèce de gauche radicale, ça me paraît un recul absolument extravagant et scandaleux. »

Censure et culture de l’annulation, refus du dialogue, méfiance envers les institutions, polarisation de la société : Brice Couturier, inquiet pour l’avenir, estime qu’il s’agit d’une trahison des idéaux de la génération des années 1960, cimentée par l’idéologie antitotalitaire. « On était spontanément libéraux, on cherchait à mettre à bas toute forme de censure. On pensait que, si toutes les idées s’exprimaient, quelque part les bonnes idées allaient finir par l’emporter dans une compétition honnête. »

« Peut-être qu’on a eu tort ? Eux, ils veulent empêcher cette compétition entre les idées, interdire ce qui leur déplaît, ils veulent censurer. C’est effrayant pour des gens de ma génération. Mais quand c’est des gens qui vous disent qu’ils font ça parce qu’ils sont de gauche, alors on s’arrache les cheveux. »

OK Millennials!

Brice Couturier, L’Observatoire Paris, 2021, 336 pages



À voir en vidéo