Quelle place le milieu littéraire québécois fait-il aux méthodes d’écriture inclusive?

Nicholas Dawson voit l’écriture  inclusive comme un outil lui  permettant de témoigner de son propre rapport à l’identité de genre.
Valérian Mazataud Le Devoir Nicholas Dawson voit l’écriture inclusive comme un outil lui permettant de témoigner de son propre rapport à l’identité de genre.

Pour l’Académie française, ce n’est rien de moins qu’un « péril mortel ». L’écriture inclusive « aboutit à une langue désunie, disparate dans son expression », concluaient posément les immortels dans un communiqué diffusé en octobre 2017. Mais qu’en est-il de l’usage s’imposant dans le monde littéraire québécois ?

« Personne ne souhaite, en faisant place à une langue plus inclusive, faire le deuil du style, de la qualité, du rythme », souligne d’emblée l’écrivaine et directrice littéraire de la revue de poésie Estuaire, Stéphanie Roussel. « Mais il faut se rappeler que c’est le propre de la littérature de jouer avec la langue, de l’approfondir, de la remettre en question. Je trouve ça un peu contradictoire que des gens se demandent ce qui va arriver à la littérature si elle fait une place à l’écriture inclusive, alors que la littérature, c’est ça : travailler la langue et la changer. L’écriture inclusive ne vient pas aplatir le texte. »

En amont de la publication d’Un Noël cathodique (Éditions de Ta Mère, 2017), un collectif d’essais sur Ciné-Cadeau qu’elle dirigeait, Stéphanie Roussel suggère à ses camarades de féminiser leur texte, une proposition qui rencontrera une certaine résistance, avant que la majorité des auteurs et autrices constatent les bénéfices qu’ils pouvaient tirer, sur plusieurs fronts, de ce processus.

« Certains auteurs nous disaient : “Je n’imagine pas comment ça pourrait encore être beau si je change ma phrase”. Mais peu à peu, ça a amené certains d’entre eux à voir qu’ils avaient des tics d’écriture, des facilités de langage dans leur formulation », se souvient celle qui dit comprendre les appréhensions et autres angoisses que suscite la petite révolution d’une langue sur laquelle le masculin ne l’emporterait plus. « Moi-même, j’ai parfois une réticence », non pas parce qu’elle ne croit pas à la pertinence de l’écriture inclusive, « mais tout simplement parce que ça déstabilise mon rapport au langage ».

Une question d’intention

L’ouvrage Apprendre à nous écrire : guide et politique d’écriture inclusive, conçu conjointement par les organismes Les 3 sex et Club Sexu, distingue trois principales méthodes permettant une écriture inclusive. L’écriture épicène, où l’on ne perçoit pas de noms genrés qui désignent des personnes, et dont l’emploi ne saute pas toujours aux yeux tellement ses stratégies sont discrètes (privilégier « l’électorat » plutôt que « les électeurs et électrices »). La féminisation, qui s’en remet aux doublets complets ou tronqués, permettant de visibiliser le féminin dans la langue (« les étudiants et les étudiantes », ou « les étudiant.e.s », plutôt que « les étudiants »). Et l’écriture non binaire, qui n’assigne pas de genre aux termes qui désignent des personnes (et qui permet notamment de représenter les personnes de la diversité de genre). Une écriture qui fait la part belle aux néologismes, comme iel, amix ou celleux.

« C’est important de retenir que l’écriture inclusive, ce n’est pas une seule pratique, mais un tout », plaide la créatrice de ce guide, aussi vice-présidente et consultante linguistique pour Les 3 sex, Magali Guilbault Fitzbay. « Il faut penser à notre intention, c’est ce qui va définir la méthode qu’on va utiliser », que l’on souhaite gommer l’expression binaire du genre dans la langue, ou plutôt y faire apparaître le féminin.

Si de nombreuses maisons d’édition québécoises se sont engagées dans une réflexion quant à l’emploi d’une forme ou d’une autre d’écriture inclusive, toutes celles consultées par Le Devoir expliquent que leurs auteurs et autrices demeurent souverains dans l’espace de leur texte. « Ça reste du cas par cas », résume Stéphane Dompierre, directeur littéraire chez Québec Amérique, une maison qui fait paraître tant du roman ou des nouvelles que de l’essai et des livres pratiques. « Ça va dans pas mal toutes les directions : j’ai une autrice qui était enchantée, et même surprise, qu’on ne s’oppose pas à son écriture inclusive dans un texte de fiction, comme j’ai un éducateur canin qui préfère qu’on dise “éducatrice canine” quand on parle du métier en général parce qu’il y a plus de femmes que d’hommes dans ce métier. »

Même si une méthode en particulier ne s’est pas encore imposée dans l’ensemble du milieu littéraire, il importe néanmoins d’en choisir une à laquelle on s’en tiendra pour l’ensemble d’un texte, ou d’un corpus. « Sur le plan éditorial, le plus gros défi, c’est vraiment la cohérence et de parvenir à assurer une certaine homogénéité dans l’écriture inclusive », fait valoir Catherine Dupuis, qui travaille pour sa part aux Éditions de la Tournure, dont le catalogue accueille plusieurs personnes non binaires ou trans.

Le miroir de l’identité

Directeur littéraire de la collection Poèmes aux éditions Triptyque, Nicholas Dawson considère d’abord et avant tout l’écriture inclusive comme un outil lui permettant de témoigner de son propre rapport à l’identité de genre. « C’est une question politique, une question d’inclusivité. La langue, c’est quelque chose qui, comme l’identité, n’est pas fixe, et elle doit pouvoir rendre compte de tous les possibles. »

Mais au-delà de ces importantes considérations, l’auteur de Désormais, ma demeure se réjouit aussi des discussions que génère l’écriture inclusive, qui multiplie les occasions d’interroger un texte. Il évoque le parti pris d’une contributrice de la revue Mœbius (il est membre du comité de rédaction), qui souhaitait employer le mot « auteure », plutôt qu’« autrice », généralement privilégié par le trimestriel. « Je lui ai demandé pourquoi, pas pour être arrogant, mais pour savoir, et j’ai compris l’idée derrière son choix. L’important, c’est de discuter, pas de jouer à la police. »

S’il ne peut être plus en faveur d’un milieu littéraire qui embrasse l’écriture inclusive, Nicholas Dawson invite cependant à ce que ces choix se fassent de manière éclairée. « Il ne faut surtout pas qu’on le fasse aveuglément. Écrire un texte, c’est devoir faire le mieux possible une série de microchoix : des choix de mots, de forme, de coupe de vers. Nos choix face à l’écriture inclusive doivent se faire de façon intelligente, et pas juste pour suivre une mode. »

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