La dramaturge et romancière Abla Farhoud n’est plus

C’est souvent en tant qu’écrivaine immigrante qu’Abla Farhoud a été abordée ici, elle qui a fait vivre la réalité des femmes immigrantes à travers ses livres à une époque où cette réalité du Québec était moins connue.
Photo: Pedro Ruiz Archives Le Devoir C’est souvent en tant qu’écrivaine immigrante qu’Abla Farhoud a été abordée ici, elle qui a fait vivre la réalité des femmes immigrantes à travers ses livres à une époque où cette réalité du Québec était moins connue.

La romancière et dramaturge québécoise d’origine libanaise Abla Farhoud est décédée le 1er décembre, après avoir demandé l’aide médicale à mourir, à la suite de longs mois de souffrance dus à un cancer incurable. Arrivée du Liban à l’âge de six ans, en 1951, elle a fait vivre la réalité des femmes immigrantes à travers ses livres, à une époque où cette dimension du Québec était moins connue du public.

Après des séjours dans son pays d’origine et à Paris, Abla Farhoud revient au Québec et voit sa première pièce, Quand j’étais grande, mise en scène au Théâtre expérimental des femmes en 1983. Par la suite, ses pièces ont été produites un peu partout dans la francophonie.

« Elle était qui elle était, dit le directeur de l’édition chez VLB, Alain-Nicolas Renaud, qui l’a bien connue. Elle était féministe et elle avait son expérience de vie. […] Elle était aussi très animée par la psyché des hommes, celle de son frère par exemple, dans son dernier roman. C’était parfois assez brutal, très macho. À travers ce prisme, à travers son exploration du monologue de ses personnages masculins, elle touche aux questions du féminisme par les rapports humains. »

Mais c’est souvent en tant qu’écrivaine immigrante qu’Abla Farhoud a été abordée ici. « L’œuvre de Farhoud est dominée par la blessure du départ et l’impossible quête de reconstitution du sujet migrant », a écrit à son sujet Jill MacDougall dans un article de L’annuaire théâtral paru en 2000.

« Dans le roman Au grand soleil cachez vos filles [finaliste au Prix littéraire des collégiens], elle a vu les migrations d’une façon particulière », poursuit Alain-Nicolas Renaud. Elle y démontrait que le problème n’était pas tant de revenir au pays que le traumatisme d’en être partie, explique-t-il.

À la fin des années 1990, Abla Farhoud disait au critique Raymond Bernatchez que la mort était le moteur de son écriture.

Comprendre la mort

 

« S’il n’y avait pas la mort, je n’écrirais pas, disait-elle. Tout mon travail vise à comprendre cette chose insaisissable. Comprendre toutes les morts, pas juste les morts physiques, mais aussi les petites morts faites de maladie, d’amis disparus, de pays perdus et de perte de contact avec la réalité. Je n’accepte pas la mort, aucune mort. Pour moi, c’est la question fondamentale. S’il n’y avait pas la mort, on ne vivrait pas de la même façon. » À travers cela, l’écriture était pour elle quête de beauté, étincelle de vie, disait-elle encore.

À partir de la fin des années 1990, Abla Farhoud publie plusieurs romans. Dans le premier, Le bonheur a la queue glissante, elle disait à la journaliste du Devoir Marie-Andrée Chouinard avoir « voulu saisir la vérité d’une étrangère qui ne sait ni lire, ni écrire, ni parler ». Son dernier roman, Le dernier des snoreaux, que la critique du Devoir Natalia Wysocka a qualifié de « perle d’humanité », est paru chez VLB en 2019. Elle y explorait, à travers l’histoire de son propre frère, les thèmes de la vieillesse, de la folie et de l’oubli.

À propos de l’écriture, elle confiait en 2017 à la journaliste Laila Maalouf qu’elle s’y astreignait dans l’espoir que ses lecteurs se reconnaîtraient dans ce que l’être humain a de plus fondamental. Elle disait aussi que ce n’était qu’en écrivant qu’elle pouvait tenter de comprendre quelque chose à la vie. « Mais, soupirait-elle, je finis mon livre et je n’ai encore rien compris, alors j’en recommence un autre ! » rapportait vendredi l’équipe du groupe d’édition Ville-Marie dans un communiqué marquant le décès de l’écrivaine.

Avant de mourir, Abla Farhoud a eu le temps de mettre la touche finale à un dernier roman, Havre-Saint-Pierre, pour toujours, qui paraîtra chez VLB éditeur au cours de la prochaine année.

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