«L’équilibre»: la prison partout

Cassie Bérard imagine un système carcéral décentralisé dans la cour de tout un chacun.
Photo: Chantale Lecours Cassie Bérard imagine un système carcéral décentralisé dans la cour de tout un chacun.

« Quoi d’étonnant si la prison ressemble aux usines, aux écoles, aux casernes, aux hôpitaux, qui tous ressemblent aux prisons ? » écrivait le philosophe Michel Foucault dans Surveiller et punir (1975), son incontournable essai sur la prison et la discipline. Afin de répondre aux conséquences provoquées par une pandémie (!), le Parti citoyen instaure une réforme décentralisant la prise en charge des détenus, qui ne logent non plus dans un édifice carcéral traditionnel, mais dans une cellule sise sur le terrain d’un citoyen, choisi par un tirage au sort. Code de conduite : il est strictement interdit de fraterniser avec le prisonnier dont on a la garde, et il est tout aussi strictement interdit de le maltraiter.

Une réforme qui offre de salutaires résultats, jusqu’à ce que des détenus commencent à prendre la poudre d’escampette et que l’on constate qu’ils sont, selon toute vraisemblance, aidés par leurs ouvreurs, qui ont, eux, le pouvoir de verrouiller et de déverrouiller toutes les unités carcérales individuelles d’un territoire donné. Estelle, une employée du Bureau d’inspection pénitentiaire, est chargée de faire la lumière sur ces évasions qui se multiplient au même rythme qu’elles sèment la panique.

Après La valeur de l’inconnue(2019), son roman psychanalitico-mathématique, Cassie Bérard emboîte le pas à celles et ceux pour qui la dystopie ne sert non pas à se projeter dans un univers spectaculairement science-fictionnel, mais à tout juste amplifier certains des traits les plus inquiétants de notre présent. Autrement dit : outre cette réforme du système carcéral, le monde que l’écrivaine dépeint dans ce quatrième livre est à peu près identique au nôtre. Les scénaristes de Black Mirror se seraient régalés de pareille idée.

Portrait des dérives d’une bureaucratie trop lourde, examen de la genèse des théories les plus farfelues, réflexion sur le sens à donner au travail lorsque tout dérape (la conjointe de l’enquêtrice Estelle souffre d’un grave cancer)… L’équilibre concentre dans une prose dense et parfois didactique plusieurs des angoisses d’une époque où croire aux bonnes intentions de nos gouvernements semble relever de la naïveté pure.

Et si elle grossit à la loupe les pires muses d’une société dont les réflexes délateurs n’attendent que la première occasion pour se manifester, Cassie Bérard refuse de cesser de croire à la force du lien humain, notamment lorsqu’elle décrit les ravages de la solitude.

« À partir du moment où elle s’infiltrait dans les cellules, il n’y avait rien qu’un geôlier, même avec la meilleure intention, pouvait faire pour la chasser. Il fallait voir cette solitude comme le plus persévérant des partenaires de vie, celle qui vous guide et vous mine et se confectionne un nid dans votre tête en permanence. Elle loge en vous ; vous devenez la solitude. »

Roman d’une érudition foisonnante, qui fascine moins grâce à ses personnages ou à son récit que grâce à la consistance de la réflexion qu’il porte en creux, L’équilibre parle de la liberté comme d’une chose dont il serait imprudent d’abdiquer entièrement la protection à nos dirigeants, et dont nous nous devons, tous, de nous faire les gardiens.

L’équilibre

★★★

Cassie Bérard, La Mèche, Montréal, 2021, 288 pages

À voir en vidéo