Elene Usdin, s’inspirer de l’autre

Sur la page de gauche, un détail d’une planche de «René.e aux bois dormants», d’Elene Usdin
Photo: Sarbacane Sur la page de gauche, un détail d’une planche de «René.e aux bois dormants», d’Elene Usdin

La photographe, illustratrice et maintenant autrice de bédé française Elene Usdin a fait une entrée remarquée dans le genre, cet automne, avec René•e aux bois dormants. Un magnifique premier album, autant pour ses qualités graphiques que pour son récit drôlement d’actualité, alors qu’elle revisite librement les mythes fondateurs des peuples autochtones avec, au cœur du récit, René•e, un enfant parti à la recherche de son lapin dans un monde fantasmagorique et qui apprendra, durant son périple, la triste vérité sur ses origines.

René•e aux bois dormants vient d’ailleurs d’être inscrite sur la liste préliminaire des Prix des libraires 2022 dans la catégorie hors Québec. Une première bédé, donc, pour Elene Usdin, qui a vu naître en elle le désir de raconter cette légende, même si celle-ci se déroule dans un monde qui n’est pas le sien, dans le cadre d’un long processus de mûrissement.

« En fait, j’avais un bout d’histoire au début des années 2000, celle d’un homme à la fin de sa vie qui, plongé dans un coma, se remémore des blessures cachées et en prend conscience en même temps que le lecteur. »

Histoire qu’elle a mise de côté pendant quelques années, mais qui lui est revenue en mémoire lors d’un séjour à Montréal pour y rendre visite à son fils, étudiant à l’Université McGill, en 2017.

« J’avais décidé d’arrêter un peu la photo pour me remettre à dessiner, et c’est à ce moment que j’ai entendu, à la radio, le premier ministre du Manitoba parler des rafles faites durant les années 1960. Je n’avais jamais entendu parler de cette histoire et, en faisant des recherches, je me suis rendu compte que cela rejoignait l’histoire que j’avais envie de raconter. Celle d’un homme en quête de son identité. »

Rappelons qu’il est estimé que plusieurs milliers d’enfants issus des communautés autochtones situées principalement dans les Prairies (entre 11 000 et 20 000, selon les sources) ont été enlevés de force à leurs familles entre 1951 et 1980 afin d’être confiés à des services d’adoption.

« En fait, cet homme dont j’étais en train de raconter l’histoire, ça pouvait très bien être un petit garçon qu’on avait enlevé à sa famille et qui avait tout oublié parce qu’on lui avait demandé d’oublier qui il était. Je trouvais que le biais de raconter ça par le rêve, à hauteur d’enfant, collait parfaitement avec la façon dont je voulais raconter cette histoire, parce qu’en fait, je ne suis pas journaliste, je ne suis pas légitime, je ne peux pas revendiquer, moi, quelque chose à la place de ces peuples. C’est juste moi, en tant qu’artiste et autrice, qui étais bouleversée par cette histoire et qui ai voulu en parler d’une façon personnelle. »

C’est ce qui fait la force du travail d’Elene Usdin : ce désir de ne pas parler à la place de l’autre, mais plutôt de porter un regard sensible sur les conséquences de ces rafles. Avec des dessins merveilleux, en prime, et un récit adroitement construit et ouvert qui, au final, nous fait nous rendre compte à quel point nous passons à côté d’une mythologie riche et importante.

Le dur chemin de la réinsertion

Dans Se battre contre les murs, le sociologue Nicolas Sallé et l’illustratrice Alexandra Dion-Fortin nous emmènent en plein cœur du fonctionnement du centre jeunesse Cité-des-Prairies, à Montréal, là où les ados ayant reçu les sanctions les plus sévères des tribunaux jeunesse se retrouvent devant leur éventuelle réinsertion. On comprend très vite que ce processus est beaucoup plus complexe et fragile que ce qu’on pouvait penser. Une enquête intelligente et nuancée.

Toute est dans toute

Voilà une très intrigante prémisse : d’étranges créatures, appelées des « toutes », sont apparues en France, comme ça, sans raison apparente, il y a de cela quelques années. Et tout le monde s’est habitué à cette cohabitation soudaine et mystérieuse jusqu’au moment où ces « toutes » se mettent à agresser les gens. Récit étrange à mi-chemin entre les histoires de superhéros et les récits psychédéliques, ce premier tome de La part merveilleuse, signé Florent Ruppert et Mulot Jérôme, pique notre curiosité. Bien hâte de voir où cette histoire va nous mener.

Marcher pour mieux comprendre

Avec Le droit du sol, l’auteur français Étienne Davodeau renoue avec le reportage en nous présentant le singulier projet qu’est cette marche de plus de 800 kilomètres entre la grotte du Pech Merle, avec ses peintures préhistoriques, et le projet controversé du site d’enfouissement de déchets nucléaires Cigéo, à Bure. En nous amenant avec lui, il nous fait part de ses réflexions et de ses rencontres tout en nous racontant l’histoire de notre rapport au sol et à la terre. Un récit fascinant !

Heureux les creux !

Pour son deuxième album, l’auteur et designer graphique Blonk nous propose un conte médiéval, écrit dans un vernaculaire québécois, mettant en scène un jeune homme différent, Bastien, partagé entre son désir d’apprendre à tout prix et celui de ne pas abandonner son père adoptif. Cynique, drôle et triste tout à la fois, porté par un style graphique tout à fait rafraîchissant, Poisson à pattes est plus complexe qu’il n’y paraît !

René Lévesque en 13 tableaux

Ne s’attaque pas à raconter la vie de René Lévesque qui veut. C’est pourtant le pari risqué qu’a décidé de relever le scénariste et éditeur Marc Tessier, pari pour lequel il s’est adjoint les services d’une vingtaine de dessinatrices et de dessinateurs qui nous proposent leur vision de Lévesque à travers 13 histoires qui ont marqué sa vie, et notre collectivité par le fait même.

En fait, la majorité des moments marquants sont racontés, sauf le référendum perdu de 1980, Tessier mettant plutôt en scène les conséquences de cette défaite, avec le rapatriement de la Constitution et la fameuse nuit des longs couteaux de 1981.

Alors, pari relevé ? Oui, tout à fait. Cette idée de confier les dessins à des plumes aux styles complètement différents, qui passent du réalisme à l’esthétique fanzine, permet à Tessier de cerner la personnalité d’un René Lévesque qui est montré ici comme un homme de coeur qui, en refusant de jouer à faire de la politique et en se montrant tel qu’il est, aura fait la démonstration qu’il y a déjà eu de la place pour le vrai et le juste, défauts et qualités y compris.

 

René Lévesque Quelque chose comme un grand homme

★★★★

Marc Tessier (scénario), avec des dessins d’une vingtaine d’artistes, Éditions Moelle Graphik, Québec, 2021, 268 pages


 

René•e aux bois dormants

★★★★ 
​Elene Usdin, Sarbacane, Paris, 2021, 272 pages

Se battre contre les murs

★★★​ ​1/2
Nicolas Sallé et Alexandra Dion-Fortin, Atelier 10 et La Pastèque, Montréal, 2021, 176 pages

La part merveilleuse, tome 1 Les mains d’Orsay

★★★
​Ruppert et Jérôme Mulot, Dargaud, Paris, 2021, 156 pages

Le droit du sol

★★★
​Étienne Davodeau, Futuropolis, Paris, 2021, 216 pages

Poisson à pattes

★★★
Blonk, Pow Pow, Montréal, 2021, 184 pages



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