Philosophie - Voegelin, penseur de l'histoire

Eric Voegelin est peu traduit en français et son oeuvre majeure, Order and History, malgré le fait qu'elle a influencé plusieurs générations de philosophes américains et qu'elle a été l'objet d'un dialogue soutenu avec Leo Strauss — leur riche correspondance, étalée sur trente ans, de 1934 à 1964, est publiée en anglais — demeure injustement méconnue.

Né en 1901 à Cologne, il fit ses études à Vienne, où sa famille s'était établie. Formé en science politique et en droit, il était professeur à la faculté de droit durant toute la période qui correspond à la montée du nazisme en Autriche. Ses souvenirs nous ramènent à la République de Weimar, dont il donne un portrait intellectuel très dense. Voegelin n'était pas juif et il est un des rares intellectuels allemands à avoir non seulement résisté en choisissant l'exil, mais aussi à avoir manifesté une opposition ouverte au régime hitlérien. Il publia en effet, entre 1933 et 1938, quatre livres qui montrent un courage exemplaire: un seul est traduit (Les Religions politiques, Cerf, 1994), mais les trois autres mériteraient de l'être. Il s'agit de réfutations philosophiques du national-socialisme et des idéologies racistes et autoritaires qui lui servaient de fondement. Il fut rapidement visé par la Gestapo et lui échappa de justesse, dans un épisode qu'il raconte ici et qui rappelle par tant d'aspects la persécution dont furent victimes des philosophes comme Raymond Klibansky et combien d'autres.

Il trouva refuge à Harvard, où il aurait pu s'établir, mais il choisit une université du sud et il fit l'essentiel de sa carrière en Louisiane. Invité à revenir en Allemagne en 1958, il y accepta un poste, mais, pour des raisons qui ont à voir avec la lourdeur de la culpabilité allemande, il ne put supporter le climat intellectuel de Munich et rentra aux États-Unis pour s'établir à Stanford, où il mourut en 1985. Ses Réflexions autobiographiques constituent un document d'une rare intensité et, malgré une certaine arrogance dans le ton — personne ne sera insensible à la manière dont il présente sa formation et surtout la hauteur des buts qu'il se fixait, par exemple l'apprentissage du chinois et de l'hébreu, nécessaire à la compréhension des grandes cultures —, le personnage emporte l'admiration. D'abord par son intégrité: le récit qu'il fait de son itinéraire de pensée est celui d'un esprit solitaire, qui ne se reconnaît ni dans les groupes de gauche marxistes, ni dans les pensées de droite et qui cherche, par moments de manière désespérée, le chemin d'une politique juste. Pour lui, en effet, la crise de l'Occident qui produit le nazisme et l'hitlérisme est d'abord le résultat d'une forme exacerbée de gnosticisme. Conséquence de la sécularisation, les sociétés occidentales ont perdu le contact avec le fondement transcendant du lien politique. Elles s'évadent dans des rêves chimériques comme ceux des sociétés totalitaires: les gnoses sont de faux savoirs, qui deviennent des mystiques politiques. Souvent, elles sont néo-païennes, comme ce fut le cas du nazisme. Dans sa conférence de Munich donnée en 1958, traduite ici par Marc de Launay, Voegelin explique en long et en large qu'aucune gnose politique ne peut être substituée à un savoir politique. Ce point le rapproche beaucoup d'Hannah Arendt, qu'il connaissait et qui avait développé de son côté le concept d'acosmisme, de perte du monde, pour comprendre la situation contemporaine.

Ces textes renvoient tous au grand oeuvre, Order and History, une somme en plusieurs volumes qui expose la conception d'un ordre transcendant que Voegelin avait élaborée. Cette transcendance était-elle pour lui d'abord religieuse? Certes, les sociétés chrétiennes, d'Augustin à Pascal, ont intégré une forme de théologie politique qui assurait leur stabilité, mais cette figure n'est ni ultime, ni même nécessaire: c'est le modèle du savoir platonicien qui semble à Voegelin le garant de l'existence politique, c'est-à-dire l'accès existentiel à une représentation du pouvoir. Du Proche-Orient ancien à la cité grecque, cette représentation a évolué vers l'intégration démocratique, mais sans jamais perdre son rapport à une altérité fondamentale. C'est la rupture moderne qui brise ce lien et écrase l'homme dans une histoire désormais privée d'horizon. Ces analyses, on peut le dire a posteriori, recoupent plusieurs des intuitions de Marcel Gauchet sur le désenchantement, et on ne s'en étonnera pas quand on lit tout ce que Voegelin doit à Max Weber.

L'oeuvre est grande, très forte et portée par un comparatisme puissant, évoquant aussi bien Israël que la Chine. Voegelin n'est pas hégélien, il ne pense pas que l'histoire suive le développement de la raison et il reconnaît la pluralité nécessaire des symbolisations de l'ordre. Son parcours intellectuel, outre le fait qu'il est habité de riches rencontres et d'influences complexes, de Max Weber à George Santayana, montre une sensibilité extrême à la complexité de la philosophie de l'histoire: parce qu'il a surtout vécu en Amérique, Voegelin ne fut jamais tenté par l'esprit de système. Sa vie montre la patience des lectures exigeantes, des interprétations difficiles, et, même si elle a gardé de sa formation européenne le respect des traditions, elle est d'abord la recherche d'une démocratie toujours à venir.

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Science, politique et gnose

Eric Voegelin

Traduit de l'allemand par Marc De Launay

Bayard, Paris, 2004, 93 pages

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Réflexions autobiographiques

Eric Voegelin

Édité et introduit par Ellis Sandoz Traduit de l'anglais, préfacé et annoté par Sylvie Courtine-Denamy

Bayard, Paris, 2004, 182 pages