L’oeuvre de Marie-Claire Blais, ou la recherche de la compassion absolue

Marie-Claire Blais, l’autrice québécoise décédée cette semaine, laisse une œuvre immense dans la littérature.
Photo: Audrée Wilhelmy et Sandra Lachance Marie-Claire Blais, l’autrice québécoise décédée cette semaine, laisse une œuvre immense dans la littérature.

Une saison dans la vie d’Emmanuel est des grands romans québécois. Si ce chef-d’œuvre de Marie-Claire Blais est une lecture obligatoire dans l’éducation à la littérature d’ici, il n’était aussi, en 1965, que le prélude d’une œuvre encore plus grande. De La belle bête (1959) aux Nuits de l’Underground (1978), de ses essais états-uniens (2012 et 2019) au grandiose cycle Soifs (depuis 1995), retour sur un grand parcours littéraire américain.

« Marie-Claire Blais aura accompli cet exploit, surtout avec la dernière partie de son œuvre et avec Soifs, de faire de grands romans américains, écrits en français, par une auteure québécoise », explique, la voix hachurée par l’émotion, Élisabeth Nardout-Lafarge. « C’est remarquable », estime la professeure de littérature à l’Université de Montréal.

Et le legs entier, l’œuvre, l’est aussi. Comme est remarquable également le fait que Marie-Claire Blais est lue aujourd’hui par la jeune génération, estime Mme Nardout-Lafarge. Alex Noël, 33 ans, qui l’a étudiée, en témoigne : « On la lit comme notre contemporaine, et non comme une dame de 82 ans qui écrit des romans depuis 1960 », illustre-t-il. « Elle est plus actuelle que bien des auteurs de mon âge. »

Marie-Claire Blais écrit La belle bête en 1955 : entrée remarquée. Elle revient ensuite en force pendant la Révolution tranquille avec Une saison dans la vie d’Emmanuel. Une œuvre désormais phare, et le prix Médicis 1966. « Quand elle s’intéresse aux enfants battus de la Grande Noirceur, à tout ce qui peut s’inscrire dans le récit national et dans le discours sur la Révolution tranquille, les publics et les critiques la suivent en masse », note M. Noël.

Extraits d’oeuvres

« [...] qu’ai-je donc fait quand j’étais si libre, vers quoi se tendaient donc tous mes actes, vers toutes ces plaies béantes aux flancs des miens, car nous sommes ce que nous blessons de mille coups, de mille lances, voici ma conviction impénitente »

 

Extrait de Naissance de Rebecca à l’ère des tourments, Marie-Claire Blais, 2008

 

« C’est beau une falaise faite avec des milliers d’hommes face aux étoiles »

 

Extrait d’Un Joualonais sa Joualonie, Marie-Claire Blais, 1973

À l’avant-garde, elle écrit dès la fin des années 1960, au Québec, sur l’homosexualité. En avance sur son époque, elle s’intéresse bien avant l’heure au racisme, aux luttes LGBTQ+, aux itinérants, aux opprimés de toutes sortes. « Les lecteurs arrêtent un peu de la suivre. Il y a une période de creux, et on dirait que c’est dès qu’elle aborde le queer, continue M. Noël. Dès qu’elle poursuit vers d’autres marges, cette fois de la diversité sexuelle, elle se retrouve, et pendant des années, à travailler presque dans l’ombre. »

Jusqu’à Soifs, dont les romans la sortiront de ce « purgatoire ». Soifs, qui devait être une trilogie, dit avec un sourire triste dans la voix son éditeur chez Boréal, Jean Bernier. Qui devait ensuite être composé de dix romans comme autant de chapitres, et qui n’aura fini qu’avec le décès de son autrice — un douzième opus était en cours d’écriture, interrompu.

De vagues et de ressacs

Soifs, remarquable par sa phrase étirée jusqu’à l’impossible, parfois sur plus de vingt pages sans un seul point ; remarquable par les multiples flux de conscience partagés par une pléiade de personnages de tous horizons, tous baptisés, tous principaux, tous essentiels ; et remarquable par le croisement entre le politique, le social, l’art, l’actualité.

Blais s’amuse à ce que Virginia Woolf y croise Marcel Proust — deux influences de toujours, confirme l’éditeur, avec William Faulkner, Dante et Dostoïevski. Marie-Claire Blais travaille là un flux de toutes les consciences, cherche l’universalité, rajoute des vagues, des vagues encore, et des ressacs.

Des phrases immenses, donc, ajoute Mme Nardout-Lafarge, comme « une sorte de résistance à la fin. Une phrase qui s’étire, qui veut tout englober. La phrase classique laisse de côté des tas de trucs, celle de Blais en intègre le plus possible : ce que ses personnages disent, font, ce qu’ils ont pensé, leurs souvenirs, tout… On est un peu dans le lamento, la psalmodie, aussi. Cette phrase, c’est l’inachèvement et l’accompagnement. C’est prendre, emporter, englober ». Comme un désir de phrase-monde.

Égalité radicale de poésie

Et c’est dans Soifs également que la compassion de Blais trouve toute sa puissance. « Il y a un point de bascule dans l’œuvre de Blais entre la cruauté et la compassion, analyse Alex Noël, qui se produit dans les [trois tomes] des Manuscrits de Pauline Archange (1968 à 1970) », remarque le stagiaire postdoctoral et chargé de cours à l’Université Laval.

« Tous ses personnages bénéficient d’une égalité radicale de poésie, analyse Kevin Lambert, auteur de Querelle de Roberval. Blais se demande aussi comment porter la faute des pairs. Elle est dans la compassion et l’empathie même pour le pire : on entre dans la tête d’un terroriste, d’un violeur, d’un agresseur, c’est plus que troublant ; et chez elle, ça participe d’une grande humanité. »

« Blais réussit cet exploit de mettre la compassion au cœur de son écriture sans faire une œuvre édulcorée, qui perdrait de son ambiguïté, qui ne traiterait pas de sujets difficiles », estime encore M. Noël. Par le montage des scènes, poursuit M. Lambert, elle montre les paradoxes de l’humanité. « Elle complexifie toujours les enjeux politiques en présentant les points de vues opposés. Et elle permet l’opposition à même son texte. »

Soifs « suit l’actualité d’extrêmement près, parfois la devance ; elle parle d’une épidémie dans Petites cendres [11e livre du cycle, 2020] », rappelle Mme Nardout-Lafarge. Certains liront aussi en avance dans l’œuvre la tuerie à la mosquée de Québec.

« Cette générosité infinie, qui cherche à inclure tout le vivant, les animaux, les humains, les bons, les irrécupérables que sont les pédophiles et les nazis, c’est politique. Il y a là une compassion totale. C’est porter et bercer le malheur. La littérature sert à ça », estime celle qui a dirigé Lectures de Marie-Claire Blais (PUM) avec Daniel Letendre, d’après les Journées internationales consacrées à l’autrice en 2016.

Et c’est ce qui fait aussi que Marie-Claire Blais est une autrice difficile — elle le disait d’elle-même. Et essentielle.

 

La Nobel qui aurait pu être

Depuis 2015, un petit groupe de spécialistes de la littérature affilié au Centre de recherche interuniversitaire sur la littérature et la culture québécoises (CRILQ) travaillait régulièrement à présenter Marie-Claire Blais comme candidate au prix Nobel, confirme Daniel Letendre. Nobélisable, Blais ? Absolument, répondent les spécialistes. « Pour l’ampleur de son oeuvre, qui s’étend sur si longtemps et de manière aussi régulière, et qui a une portée sociale très forte, et pour tout le jeu de porosité des frontières sexuelles et sociales mis en oeuvre dans ses livres pour montrer qu’on est tous interdépendants. Et pour la proposition esthétique tout à fait hors norme, avec ses romans de 400 pages qui comportent huit phrases », illustre, sourire en coin, M. Letendre, tout en regrettant que l’initiative n’ait pas eu de suites. Et pour le rayonnement de l’oeuvre, rajouterait son éditeur chez Boréal, qui a été traduite en anglais, en allemand, en espagnol, en italien et en roumain, entre autres.


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