Des cadeaux de Noël postés aux frais des libraires

À la librairie Le Port de Tête, sur l'avenue Mont-Royal, le libraire Olivier Maltais prépare des paquets de livres à envoyer.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir À la librairie Le Port de Tête, sur l'avenue Mont-Royal, le libraire Olivier Maltais prépare des paquets de livres à envoyer.

Le cadeau d’Ottawa aux libraires n’arrivera pas à temps pour Noël. Les 32,1 millions de dollars promis il y a sept mois pour les aider à accroître leurs ventes en ligne ne seront finalement pas distribués avant 2022, et ne couvriront que l’envoi de livres d’auteurs canadiens, a appris Le Devoir. D’ici là, plusieurs libraires payent de leurs poches pour offrir l’envoi postal à leurs clients.

« Souvent, comme libraire, tu travailles pratiquement pour rien. » Calculs à l’appui, la présidente de la librairie francophone d’Ottawa Librairie du Soleil, Francine Mercier-Chevrier, démontre qu’elle ne fait pratiquement aucun profit avec les commandes d’environ 40 $. À partir de ce montant, la commande bénéficie de la livraison gratuite.

La période des Fêtes est la plus achalandée de l’année pour les librairies, à l’instar de la rentrée scolaire et, pour certains, de la journée du 12 août, J’achète un livre québécois. La fondatrice de la librairie indépendante, qui compte aussi une adresse à Gatineau, se désole de ne pas pouvoir profiter dès maintenant des sommes qui lui étaient promises dans le budget 2021. « En raison de la montée des géants du commerce électronique, il faut investir pour aider les livres canadiens à se frayer un chemin jusqu’aux lecteurs », prônait alors le gouvernement.

Sept mois et une campagne électorale fédérale se sont écoulés depuis l’annonce du nouveau Soutien aux libraires dont les commerces sont des propriétés canadiennes, d’un montant de 16 millions de dollars par an, sur deux ans, par le truchement du Fonds du livre du Canada. Dans un courriel au Devoir, Patrimoine canadien confirme que le programme sera lancé au plus tôt en janvier 2022. Les sommes ne seront au rendez-vous que plus tard dans l’année.

Ce nouveau programme est plus généreux que l’enveloppe de cinq millions de dollars que demandaient initialement les associations des libraires indépendants du pays pour instaurer un tarif postal réduit pour les livres — tarif qui existe déjà, mais qui n’est accessible qu’aux bibliothèques. Le programme « répond bien aux réalités actuelles, estime Katherine Fafard, directrice générale de l’Association des libraires du Québec, puisqu’il couvrira, outre des frais d’envoi, des frais liés à la main-d’œuvre affectée au commerce en ligne pour le traitement et le suivi des commandes, ainsi que de la promotion pour accroître ces ventes, dans le contexte de la concurrence que les géants du Web mènent aux détaillants canadiens… un combat à armes inégales ».

Mais pour l’expédition, seuls les frais d’envoi des livres d’auteurs canadiens seront remboursés. Ainsi, pour un client qui commanderait deux romans français et un québécois, seul l’envoi du livre québécois sera compensé. Calcul complexe ? Selon les informations du Devoir, un ratio serait calculé pour chaque librairie selon ses ventes annuelles de livres, et de livres canadiens. Ce ratio serait ensuite appliqué à tous les envois postaux. Le site Leslibraires.ca a vendu 48 % de livres québécois en 2020 et 46 % en 2021, et estime atteindre les 50 % en incluant les livres canadiens.

Livraison gratuite : pas pour tous

« Les commandes de livres ont explosé durant la pandémie. Et ça reste. Les gens y ont pris goût », témoigne la libraire Francine Mercier-Chevrier. La situation de sa librairie est tout sauf unique, à en croire le mémoire Tarif des livres pour les libraires indépendants canadiens, présenté à Patrimoine canadien en février 2021 par la Canadian Independent Booksellers Association, les Librairies indépendantes du Québec et l’Association des libraires du Québec (ALQ) et obtenu par Le Devoir.

Leslibraires.ca chiffre l’augmentation des ventes de livres en ligne à 725 % entre 2019 et 2020. « Là où le commerce électronique représentait moins de 5 % des ventes avant la COVID-19, il représente désormais plus de 25 % des ventes — même lorsque les librairies ont été autorisées à ouvrir leurs portes au public », note le mémoire.

Une bénédiction qui s’accompagne d’un problème de taille : les ventes en ligne sont beaucoup moins payantes pour les librairies. Les livres étant des produits coûteux à expédier par rapport à leur valeur, les frais d’expédition peuvent représenter jusqu’à 50 % du prix des ouvrages en magasin.

Avec la présence d’Amazon et des grandes chaînes, Mme Mercier-Chevrier croit que le client « irait ailleurs » si elle n’offrait pas la livraison gratuite pour les commandes de plus de 39,95 $, une pratique qu’elle juge pourtant néfaste. Et selon une étude du CEFRIO sur le commerce électronique au Québec, la moitié des acheteurs en ligne abandonnent leur panier lorsque la livraison n’est pas gratuite.

Pour contrer Amazon

« Le montant [offert par le fédéral] semble important à première vue, mais si on fait un calcul rapide de 8 $ par envoi et par client, pour toutes les librairies canadiennes, on se rend compte que ça va s’épuiser vite », estime Julien Lefort-Favreau, professeur de littérature française à l’Université Queen’s et spécialiste du monde du livre.

En effet, le mémoire des librairies canadiennes confirme qu’un « achat de livre peut être expédié à un client dans une province pour [quelque] 8 $ ou à travers le pays pour [quelque] 12 $. » Les associations signataires comptent 400 librairies au pays. Ainsi, l’initiative du Fonds du livre, malgré son apparente générosité, « n’aide pas à se battre à armes égales contre Amazon », estime celui qui a aussi signé Le luxe de l’indépendance. Réflexions sur le monde du livre (Lux).

« Parce qu’Amazon vend de tout, tout, tout, rappelle M. Lefort-Favreau. Forcément, les librairies canadiennes dépendent aussi de leurs ventes de produits internationaux, et de l’envoi de ceux-ci par la poste », estime le spécialiste.

Renaud-Bray/Archambault n’a pas souhaité répondre aux questions du Devoir sur ce dossier.

Qu’est-ce qu’un livre canadien?

Le programme du Fonds du livre, chapeauté par Patrimoine canadien, doit pour répondre au mandat de ce ministère soutenir uniquement le contenu canadien. Ainsi, le Soutien aux libraires ne soutient que les librairies de propriété canadienne, dans leurs seuls envois postaux de livres d’auteurs canadiens. La librairie Gallimard, sise boulevard Saint-Laurent à Montréal, qui propose une large part de littérature québécoise, en serait donc exclue, puisqu’elle est détenue par des intérêts français.

« Comment identifier un livre canadien, et même un auteur canadien, c’est pas si simple », explique Katherine Fafard, de l’Association des libraires du Québec. « Sur nos systèmes de gestion des stocks en librairie, même sur Memento [l’outil de recherche et de gestion de l’information bibliographique], souvent, c’est l’éditeur qui marque l’origine du livre. Ainsi, les livres de Nelly Arcan publiés au Seuil, dans nos systèmes actuels, apparaissent comme français. » L’ALQ et les agents du Fonds du livre cherchent encore les solutions.



À voir en vidéo