«Pour rien au monde»: la mise en garde de Ken Follett

À 72 ans, Ken Follett, dont les 31 romans précédents se sont vendus à plus de 170 millions d’exemplaires dans 33 langues, publie son plus récent livre qui fait l’objet d’une sortie mondiale.
Photo: Herbert Neubauer / APA / AFP À 72 ans, Ken Follett, dont les 31 romans précédents se sont vendus à plus de 170 millions d’exemplaires dans 33 langues, publie son plus récent livre qui fait l’objet d’une sortie mondiale.

Pendant ses recherches pour La chute des géants, Ken Follett est tombé sur des informations qui lui ont fait froid dans le dos. Et pour l’auteur des Piliers de la terre, il était hors de question de ne pas partager ses découvertes… et l’angoisse qui l’a traversé avec ses millions de lecteurs. Pas par sadisme, mais parce que ça faisait une sacrée bonne histoire.

« Quand j’écris un roman, c’est l’histoire avant tout. Oui, les personnages sont très importants, mais pour moi, l’histoire vient avant tout », indiquait-il en entrevue virtuelle à partir de la pièce aux murs tapissés de bibliothèques qui lui sert de bureau, chez lui, dans le comté de Hertfordshire, près de Londres.

À 72 ans, l’écrivain, dont les 31 romans précédents se sont vendus à plus de 170 millions d’exemplaires dans 33 langues, se prête avec affabilité et générosité à une intensive série d’entrevues amorcée il y a plusieurs semaines : son plus récent livre, Pour rien au monde, fait l’objet d’une sortie mondiale.

Plus encore que d’habitude, il tenait à en parler, à (s’)expliquer.

Parce qu’il quitte ici le roman historique qui a fait sa renommée pour revenir à ses premières amours, le roman d’espionnage : il a connu son premier succès en 1978 avec Eye of the Needle — traque implacable se déroulant sur une île, devenue deux ans plus tard L’Arme à l’œil en français et, l’année suivante, un film mettant en vedette Donald Sutherland.

Never

Brique de quelque 800 pages, Pour rien au monde — qui joue sur une autre échelle en étendant ses tentacules à travers la planète — s’intitule Never en version originale. « Parce que j’espère que ce que je raconte là ne se produira… jamais. »

Retour aux recherches menées en vue d’écrire le premier volet de sa trilogie Le siècle. Le siècle en question, le XXe, démarre pour ainsi dire avec la Première Guerre mondiale.

« En lisant sur le sujet, j’ai compris avec stupéfaction que personne n’avait voulu ce conflit. » Une série de décisions prises de bonne foi a quand même mené à la guerre de 14-18. « Je me suis alors demandé si l’Histoire pouvait se répéter. »

Les origines de Pour rien au monde sont là. Mettant le feu aux poudres de ce récit contemporain : un soldat américain tué par des djihadistes à la frontière du Tchad et du Soudan, par une arme chinoise.

Un « incident » qui s’avère finalement le fameux battement d’ailes du papillon.

Entrent ainsi en scène : la présidente des États-Unis ; des agents secrets qui pistent des terroristes en Afrique ; une migrante qui fuit le Tchad avec son bébé ; un haut cadre du renseignement chinois et un indic nord-coréen. En leur compagnie, l’intrigue se déplace de Washington D.C. à Pékin, du désert du Sahara à la mer de Chine, en passant entre autres par la Corée du Nord et la Libye.

La menace sous-estimée

Cette galerie de personnages, note-t-on, est constituée de bonnes personnes ayant de bonnes intentions. C’est voulu : « J’aime James Bond, mais je voulais écrire quelque chose de plus réaliste, sans un docteur machiavélique qui cherche à détruire le monde… et sans un héros qui, à lui seul, peut sauver le monde. »

Reste que malgré les meilleures intentions du monde, on sent que tout cela va mal finir. De quelle façon et à quel point ? Il faut, pour le savoir, suivre Ken Follett dans ses 42 chapitres qui passent d’un pays à l’autre, d’une intrigue à la suivante.

L’échiquier est chargé, l’écheveau est dense, mais le romancier est un guide expérimenté qui sait doser action et information, péripéties nées de son imagination et fruit de ses recherches. On ne se perd jamais dans ses pas.

J’aime James Bond, mais je voulais écrire quelque chose de plus réaliste, sans un docteur machiavélique qui cherche à détruire le monde… et sans un héros qui, à lui seul, peut sauver le monde

 

Et on sort troublé de Pour rien au monde, surtout si l’on suit l’actualité internationale. Ken Follett, qui a toujours laissé la lumière percer dans ses récits, serait-il devenu pessimiste ?

« Par nature, je suis optimiste, assure-t-il. Quand je lance les dés, j’ai toujours l’impression qu’ils vont rouler pour moi. Mais je pense que le monde est plus dangereux aujourd’hui qu’il ne l’a jamais été de toute ma vie. »

Alors, oui, il est pessimiste. Et oui, il croit en la menace nucléaire, largement sous-estimée, car supposée disparue avec la fin de la Guerre froide.

Une bonne histoire 

« J’ai grandi dans un monde où les Russes étaient la grande menace, mais en même temps, il y avait ce sentiment que nous les comprenions, qu’on pouvait négocier avec eux, qu’on savait ce qu’ils voulaient. Dans les années 1980, on a réduit le nombre d’armes nucléaires et on a eu l’impression que le danger se dissipait. »

Ken Follett croit qu’en réalité, il est plus grand que jamais : « Nous ne sommes plus aussi terrifiés par les Russes, mais maintenant, nous avons les Chinois… que nous ne comprenons pas aussi bien que nous comprenions les Russes. On ne sait pas pourquoi ils font ce qu’ils font, on n’est pas sûrs de ce qu’ils veulent. »

Et quand on ne comprend pas, il est facile de juger et de faire des erreurs.

C’est ce que raconte Pour rien au monde, qui peut se lire comme une mise en garde… même si le but premier de Ken Follett, insiste-t-il, était d’écrire « une bonne histoire ». Il réussit les deux.

 

Pour rien au monde

Ken Follett, traduit par J.-D. Brèque, O. Demange, C. Gaillard-Paris, N. Gouyé-Guilbert et Dominique Hass. Robert Laffont, Paris, 2021, 777 pages

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