Un «iel» vieux comme les cultures autochtones

L’autrice Leanne Betasamosake Simpson
Photo: Nadya Kwandibens L’autrice Leanne Betasamosake Simpson

En refermant le livre Noopiming, de l’autrice anichinabée Leanne Betasamosake Simpson, on ne sait toujours pas si les personnages du livre sont féminins ou masculins. Au fil des pages, c’est le pronom non genré « iel », qui vient justement d’entrer dans le dictionnaire Le Robert, qui définit les personnages, qu’ils se nomment Lucy, Sabe ou Mindimooyenh.

Arianne Des Rochers, la traductrice de cette œuvre d’abord écrite en anglais, n’a pas attendu l’approbation du Robert pour faire apparaître le « iel » dans le texte. En fait, le pronom indéfini qu’elle emploie fait écho au pronom neutre non binaire singulier « they » qu’emploie l’autrice dans la version originale, qui peut remplacer le « he » ou le « she » en anglais.

En entrevue, Leanne Betasamosake Simpson explique que c’est entre autres en référence à la langue anichinabémowin qu’elle a choisi d’utiliser les pronoms non genrés à travers tout son dernier livre.

« Dans notre langue, nous n’avons pas de pronoms de genre. Si vous voulez assigner un genre à quelqu’un, cela doit être fait délibérément. Dans notre culture, il n’y a pas de restriction de genre, par exemple entre le masculin et le féminin. Il y a plus que deux genres. Je voulais évoquer cette réalité de la langue anichinabémowin. En anglais, la façon d’y arriver était avec l’usage du pronom “they” », dit-elle, ajoutant qu’elle-même se définit dans la vie par un pronom féminin (elle).

Un double esprit

Dans un article de l’Encyclopédie canadienne sur la bispiritualité (two-spiritedness en anglais, et niizh manidoowag en anichinabémowin), Michelle Filice explique que c’est un terme qui, chez les Autochtones, réfère aux personnes « ayant un esprit masculin et un esprit féminin ». L’activiste Albert McLeod a repris ce terme en 1990 pour désigner la communauté LGBTQ autochtone.

« La bispiritualité est utilisée de façon courante pour faire référence à l’identité de genre et au rôle et à la tenue traditionnels choisis », écrit Mme Filice.

Dans ses œuvres antérieures, l’autrice Leanne Betasamosake Simpson avait déjà utilisé le pronom singulier « they », mais dans une moindre mesure, explique sa traductrice, Arianne Des Rochers.

« La raison pour laquelle les deux traductions précédentes n’ont pas recours à ce procédé, c’est simplement parce que l’écriture de Leanne a évolué au fil de ses livres (et donc les traductions évoluent aussi), dit-elle. Dans Cartographie de l’amour décolonial et On se perd toujours par accident, la majorité des personnages sont genrés au “he” ou au “she” ; on avait alors traduit en conséquence, ça ne posait pas problème. Cela dit, certains personnages n’étaient pas genrés, c’est le cas notamment de Lucy, un personnage qui apparaît dans On se perd, et on avait trouvé des façons plus subtiles de ne pas genrer ce personnage (en contournant certaines formulations, par exemple). Je crois que le pronom “iel” apparaît à une ou deux reprises dans On se perd, si je ne me trompe pas, mais c’est vrai que ce n’est vraiment pas au même degré que dans Noopiming, où ça devient un aspect central du récit. »

Placée devant l’usage du « they » au singulier, la traductrice a dû faire preuve d’imagination pour respecter l’esprit du texte.

« En traduction, si on reste dans les ressources du français normatif/standard, il aurait fallu trancher et traduire par “il” ou “elle”, ce qui va complètement à l’encontre de ce qui se passe dans le texte de départ. (De plus, comment aurais-je pu décider, exactement, du genre des personnages ? Rien dans le texte de départ ne me donnait d’indice par rapport à ça.) C’est donc dans un souci de respecter l’aspect non genré, non binaire, queer, de l’écriture de Leanne que le pronom “iel” et l’écriture inclusive se sont imposés », poursuit-elle.

Genre animé ou inanimé

En fait, le féminin et le masculin, omniprésents dans la langue française, n’ont pas une place semblable dans plusieurs langues autochtones, où l’on classifie plutôt les êtres et les choses selon qu’ils sont « animés » ou « inanimés ».

« Le genre “animé” regroupe les noms désignant les humains, les animaux et d’autres organismes vivants, comme les arbres et plusieurs sortes d’arbustes », écrit la linguiste Lynn Drapeau dans sa Grammaire de la langue innue, parue aux Presses de l’Université du Québec. Une « boîte », un « seau » ou une « valise » sont pour leur part des noms de genre inanimé.

Elle précise que « le genre des noms a des répercussions sur l’ensemble de la grammaire de la langue ».

En traduction, si on reste dans les ressources du français normatif/standard, il aurait fallu trancher et traduire par « il » ou « elle », ce qui va complètement à l’encontre de ce qui se passe dans le texte de départ

 

Dans un texte publié dans la revue Recherches amérindiennes au Québec en 1983, l’ethnologue José Mailhot relevait de son côté que cette particularité des langues autochtones n’empêchait pas un certain sexisme de s’y infiltrer.

« Du seul fait qu’elles ne possèdent pas de genre grammatical masculin ou féminin, les langues algonquiennes disposent de moins de mécanismes pour encoder l’idée de l’inégalité entre les sexes. Néanmoins, elles ne sont pas dépourvues de termes sexistes », écrivait-elle dans un texte intitulé«Les termes sexistes dans les langues algonquiennes ».

Elle relève par exemple qu’en langue crie des plaines et en langue crie de l’Est, le verbe qui veut dire « être un homme » signifie « être brave ». De la même façon, en innu comme en cri de la Baie-James, la vantardise est associée au sexe masculin, écrit-elle.

« Bien entendu, ce ne sont pas les termes eux-mêmes qui sont sexistes, mais l’usage qu’en font les locuteurs dans une société donnée. Il ne s’agit par conséquent pas de ce que les termes dénotent, mais de ce qu’ils connotent », précise l’ethnologue.

Rétablir la représentation

Au-delà de la référence à la langue anichinabémowin, l’autrice Leanne Betasamosake Simpson souhaitait aussi, avec Noopiming, ouvrir la possibilité d’identification des lecteurs à tous ses personnages.

« Elle veut que le plus de gens possible puissent s’identifier à ses personnages et se voir dans eux, mais en particulier les jeunes personnes queers. Il y a effectivement une absence flagrante de représentation non binaire ou queer dans la littérature, dans le sens où on peut seulement s’identifier à des personnages féminins ou masculins. Ces personnages genrés peuvent avoir tendance à véhiculer des stéréotypes ou une certaine idée de la masculinité ou de la féminité, alors dans un certain sens, ça limite l’imagination aussi », explique la traductrice Arianne Des Rochers.

Avec Catherine Lalonde

 

Noopiming. Remède pour guérir de la blancheur

Leanne Betasamosake Simpson. Traduit par Arianne Des Rochers. Mémoire d’encrier, Montréal, 2021, 375 pages.

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