Fulgurances fatales

À Toronto, à Venise ou même à Matagami en pleine tempête, la petitesse s’affirme trop souvent à travers la violence.
Photo: Alessandra Tarantino Associated Press À Toronto, à Venise ou même à Matagami en pleine tempête, la petitesse s’affirme trop souvent à travers la violence.

Le tout premier livre de Scott Thornley traduit en français (Mémoire brûlée, Boréal « Noir ») est arrivé comme une comète incandescente. Le style, l’élégance, la maîtrise de l’intrigue comme des personnages, tout annonçait une nouvelle voix signifiante du côté de l’autre solitude. Eh bien voilà qu’avec le fulgurant De chrome et de sang, tout cela se confirme brillamment.

L’intrigue est ici à la fois double et complexe : alors qu’un tueur en série s’attaque à de jeunes femmes « racisées », l’inspecteur MacNeice est amené à faire la lumière sur une apparence de conflit d’intérêts autour d’un projet de remise en valeur d’un vieux quartier industriel en banlieue de Toronto. Lorsqu’on drague le port et qu’on y trouve — en plus des épaves qu’on y cherchait — quelques cercueils en béton au côté d’une vieille voiture contenant deux cadavres, les choses se corsent.

Une fois les victimes identifiées, MacNeice parviendra à faire le lien entre des bandes de motards rivales guerroyant autour des lucratifs contrats de bétonnage générés par le fameux projet, tout cela, sans oublier le tueur en série. Surtout le tueur en série, que l’on veut piéger en faisant en sorte qu’il s’attaque à la coéquipière la plus proche de MacNeice, ce qui est quand même un peu tordu, avouons-le.

Menée à un rythme époustouflant épousant chacune des phases des deux enquêtes parallèles, l’écriture puissante de Thornley ne fait encore une fois aucun compromis : l’intrigue est sans faille, ses personnages sont toujours éminemment solides et leurs motivations complexes sont fort bien rendues par la traduction. Certains passages de ce gros livre font même parfois penser à l’atmosphère indicible se dégageant des histoires de l’immense Robertson Davies. On peut certainement trouver pire comme influence…

Étude de mœurs

On vénère Donna Leon ou on ne peut carrément pas la supporter. Pas étonnant après sa série d’une trentaine de romans (32 !) mettant d’abord en vedette Venise et les Vénitiens, puis la famille du commissaire Guido Brunetti et ses collègues de travail. Alors, disons-le tout de suite, En eaux dangereuses (qui arrive tout juste en librairie) est un typique Donna Leon dans lequel il n’y aura encore une fois aucun coup de feu, pas de sang ni de poursuite, et où on trouvera tout juste, par la bande presque, un cadavre.

Alors, qu’est-ce qui fait d’un Donna Leon un Donna Leon ? Venise, bien sûr, dont ses lecteurs connaissent maintenant le moindre campo tout comme le trajet de la ligne 1 du vaporetto ; sa couleur aussi, la touchante intimité de ses venelles et son indéfinissable beauté surannée. Venise envahie, piétinée par des hordes de touristes et Venise pourtant toujours Venise. Etc. Mais aussi le fait d’y vivre, avec ce que cela implique de compromissions, même pour un commissaire de police et son universitaire de femme spécialiste d’Henry James. Un Donna Leon, c’est toujours, d’abord et avant tout, une étude de mœurs.

Ici, l’étude de mœurs repose sur une femme à l’article de la mort qui tient à dénoncer une affaire de pot-de-vin et de corruption. Brunetti et sa collègue Griffoni seront là pour l’entendre, bien sûr, et tous deux remonteront l’écheveau à partir de rien pour faire en sorte que justice soit rendue, malgré tous les types de pressions et d’intérêts en jeu. Parce que Brunetti et sa collègue sont des êtres moraux avec une conscience qu’ils choisissent d’assumer tous les jours. À Venise. Au cœur des apparences et au beau milieu des puériles facéties de tous les Patta de ce monde.

Ils y mettront évidemment beaucoup d’énergie, lentement — le temps à Venise… —, méthodiquement et, peu à peu, de rien surgira un portrait global accablant, absolument dégueulasse, où la cupidité, d’une part, et le malheur, de l’autre, servent de toile de fond à la petitesse ordinaire. Comme, finalement, dans la plupart des romans de Donna Leon.

Évidemment, la traduction de Gabriella Zimmermann est parfaite — Donna Leon sait bien s’entourer — et rend la moindre nuance de ce petit drame presque banal. Accablant. Vivement un 33e !

Un peu trop

Avant de connaître un succès foudroyant à la télévision avec les aventures de Victor Lessard, Martin Michaud était déjà l’un des meilleurs auteurs de polars que le Québec ait produits : Il ne faut pas parler dans l’ascenseur, Je me souviens et Quand j’étais Théodore Seaborn, tous trois parus chez Goélette, sont des marqueurs dominants de la courte histoire du polar québécois. Sans surprise, donc, Jusqu’au dernier cri, la sixième grande enquête de Lessard et le dixième roman de Michaud, raconte une histoire aussi intense qu’implacable qui vous tiendra en haleine jusqu’à la toute fin.

Un peu comme dans son livre précédent, Ghetto X, qui carburait à l’adrénaline suractivée, Michaud nous amène ici aux confins du paroxysme. Cela s’explique peut-être par le fait qu’il a pris l’habitude de l’écriture télévisuelle où il n’est jamais permis de ralentir ou de prendre le temps de bien faire sentir ce qui est en train de se passer. Ce qui compte, c’est l’impact de l’image, la fulgurance, l’effet. Toujours. Bref, Michaud met le paquet ici.

Comme à la télé où le temps est comprimé, il nous fait vivre une enquête surdimensionnée qui se déroule sur une période de quelques jours à peine. Il y est question de trafiquants de drogue arnaqués, de flics ripous, de courage presque « superhéroïque » et de tempête hivernale au milieu des bois. Ça marche encore, bien sûr, mais le moins que l’on puisse dire, c’est qu’à la longue, le lecteur s’essouffle ; un peu trop, c’est quand même trop.

Écrite à un rythme hallucinant — Martin Michaud n’a certes pas perdu la main —, cette histoire compactée livre quand même quelques personnages fort bien définis surfant sur une histoire impossible… comme on en voit dans les séries télé. Oufff.

De chrome et de sang

★★★★★
Scott Thornley, traduit de l’anglais (Canada) par Éric Fontaine, Boréal « Noir », Montréal, 2021, 518 pages
 

En eaux dangereuses

★★★★

Donna Leon, traduit de l’américain par Gabriella Zimmermann, Calmann-Lévy « Noir », Paris, 2021, 342 pages
 

Jusqu’au dernier cri

★★★ ​1/2

Martin Michaud, Libre Expression, Montréal, 2021, 304 pages. Au SLM les 26 et 28 novembre.

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