Natasha Kanapé Fontaine retrouve ses racines

Née de parents innus, Natasha Kanapé Fontaine explique que, pendant des années, elle n’a pas osé dire qu’elle était Innue. C’est en réapprenant l’innu-aimun qu’elle a enfin assumé son identité autochtone.
Photo: Hubert Hayaud Le Devoir Née de parents innus, Natasha Kanapé Fontaine explique que, pendant des années, elle n’a pas osé dire qu’elle était Innue. C’est en réapprenant l’innu-aimun qu’elle a enfin assumé son identité autochtone.

À quelques jours de lancer son premier EP, Nui Pimuten, et de remonter sur scène pour présenter Nui Pimuten. Je veux marcher, qui réunit chansons, slam et poésie, Natasha Kanapé Fontaine est aussi fébrile à l’idée de lancer son premier roman, Nauetakuan. Un silence pour un bruit. Lettre d’amour aux survivants des pensionnats dédiée à leurs descendants, Nauetakuan, mot innu signifiant « le bruit s’entend de très loin », relate le parcours initiatique de Monica, Innue de Pessamit étudiant les arts visuels à Montréal.

Ne parlant plus sa langue maternelle, l’innu-aimun, depuis l’enfance, Monica constate qu’elle est coupée de ses racines en découvrant avec émotion l’œuvre de l’artiste autochtone Rebecca Belmore. Avec la complicité de sa nouvelle amie Katherine, aux origines innue et anichinabée, elle rencontrera d’autres étudiants et artistes des Premiers Peuples qui lui permettront de s’approprier avec fierté la culture de ses ancêtres.

« Le début du roman, c’est un peu moi, il y a une douzaine d’années, quand je suis allée étudier en arts visuels et que j’ai découvert Nadia Myre, qui fait la couverture du livre, et Rebecca Belmore, qui étaient vraiment mes deux inspirations à l’époque et qui m’ont suivie jusqu’ici. Après, tout est inventé ! » lance Natasha Kanapé Fontaine en riant.

Si l’artiste, poète, chanteuse, slameuse, actrice, militante et maintenant romancière multiplie les éclats de rire contagieux, elle ne cache pas avoir versé des larmes en écrivant les passages les plus difficiles de Nauetakuan. En renouant avec la culture et le folklore innus, Monica retrouve le doux souvenir de sa kukum avec qui elle perlait des mocassins, de même qu’elle se remémore sa relation difficile avec sa mère et ressent dans ses os le douloureux héritage des pensionnats.

« Mon livre tombe tellement à point ! s’exclame l’autrice. Toutes les parties où je parle du pensionnat, ce sont les derniers passages que j’ai écrits. Je n’étais pas capable de rentrer là-dedans, je laissais des trous. Je disais à mon éditrice de ne pas s’inquiéter. J’attendais de trouver les bons mots, et je pleurais ! »

Pour en finir avec la honte

Ayant commencé l’écriture du roman il y a trois ans, Natasha Kanapé Fontaine ne pouvait s’empêcher de suivre les actualités. Tandis que le personnage prenait forme, elle se demandait sans cesse pourquoi elle avait envie de raconter son histoire. Puis est arrivée l’affaire Joyce Echaquan. Ont suivi les centaines de macabres découvertes sur les sites d’anciens pensionnats.

« Ma génération est la deuxième après celle des pensionnats ; nos parents ont été des enfants qui n’ont pas eu de parents parce que les leurs avaient connu tout le vif de ce qui s’est passé, c’était des gens littéralement brisés. Dans plusieurs familles, c’est encore tabou d’en parler. Pour moi, un roman, c’était la meilleure façon d’aborder ces choses-là. »

Afin de trouver les mots justes pour traiter ces sujets délicats et de mieux comprendre la souffrance de sa communauté, la romancière s’est tournée vers une psychothérapeute spécialisée dans les questions des pensionnats.

« Ce roman, c’est toutes mes réflexions des dernières années, mais j’avais besoin d’aide pour y arriver. Dans ma famille et dans ma communauté, j’ai vu à quel point on est toute une génération qui n’est pas encore capable de peser l’ampleur des conséquences des pensionnats. Le modus operandi des pensionnats, c’était de nous faire avoir honte de notre culture. Pour ma génération, on ne nous a pas appris à avoir honte, c’est comme inné. »

Née de parents innus, Natasha Kanapé Fontaine explique que, pendant des années, elle n’a pas osé dire qu’elle était Innue. C’est en réapprenant l’innu-aimun qu’elle a enfin assumé son identité autochtone.

« Mon roman, c’est une grande métaphore de ce que je pense qu’on devrait faire pour guérir, c’est-à-dire retourner à notre culture. Après, on peut voyager partout et être vraiment bien dans son identité. J’avais envie que le livre soit une invitation à se reconnecter à notre culture autochtone et d’en être fiers. Je voulais aussi raconter une histoire qui aiderait les gens non autochtones à comprendre de l’intérieur ce qu’on peut vivre. »

Solidarité autochtone

Pour créer l’univers de Nauetakuan, peuplé d’animaux géants et de créatures merveilleuses, dont l’oiseau-tonnerre, Natasha Kanapé Fontaine s’est inspirée de ses propres rêves, de différents mythes autochtones et de récits anciens que lui a enseignés Joséphine Bacon.

« Pour moi, l’image de l’oiseau-tonnerre, c’est la résilience, celle d’un peuple qui renaît de ses cendres. Je pense alors aux conséquences des pensionnats qui nous habitent ; renaître de ça, c’est tout un défi. »

Mon roman, c’est une grande métaphore de ce que je pense qu’on devrait faire pour guérir, c’est-à-dire retourner à notre culture.

Il y a aussi ce mystérieux corbeau qui suit à la trace Monica. Lorsqu’on lui fait remarquer que cet oiseau évoque la mort pour plusieurs, la romancière pouffe de rire. De toute évidence, elle ne pensait pas du tout à Edgar Allan Poe.

« Ça fait des années que le corbeau m’accompagne ! Dans certaines nations, c’est celui qui joue des tours, il peut également être le guide ou la sagesse. Chez les Innus, c’est aussi un charognard, mais pour nous, un charognard, c’est celui qui continue le cycle. »

En plus de son oiseau fétiche, l’autrice a voulu partager avec son personnage le goût du voyage : « Je voulais raconter mon expérience d’Autochtone qui voyage, qui revient en se demandant ce qu’elle peut apporter aux siens après avoir vu les différences entre les autres peuples. Revenir chez moi a été quelque chose de fondamental dans ma vie. Pour mon personnage, je voulais lui faire vivre le contraire. Je suis retournée chez moi, à Pessamit, avant de faire le tour du monde ; je me disais qu’elle allait voyager et voir des choses qui allaient l’interpeller avant de retourner d’où elle vient. »

Tandis que Monica voyage à travers l’Amérique, Natasha Kanapé Fontaine fait découvrir au lecteur les liens qui unissent les Premières Nations.

« Les profs d’histoire disent qu’avant la colonisation, les Premiers Peuples étaient tout le temps en guerre, mais c’est pas vrai. On se connaissait, on faisait du commerce, on voyageait partout, on connaissait tous mentalement la map du territoire. Le Mississippi, c’était la grande route de l’Amérique. On a retrouvé des objets atikamekw au Mexique et des objets aztèques dans la vallée du Saint-Laurent. »

En se remémorant ses voyages, celle qui a conquis des milliers de spectateurs et contribué à les faire réfléchir sur la condition féminine autochtone en incarnant Eyota Standing Bear dans Unité 9 confie qu’elle a encore bien des histoires à raconter sur les peuples autochtones du monde entier.

« Ce que j’ai envie de faire, c’est de redonner cette conscience-là qu’on est tous semblables et connectés. Quand on sait ce que les autres vivent ou font pour redonner de la fierté et de l’espoir à leur communauté, on se rend compte qu’on n’est pas tout seuls. On est toute une communauté internationale. De savoir ça, ça me rend forte. »

Nauetakuan Un silence pour un bruit

Natasha Kanapé Fontaine, XYZ, Montréal, 2021, 254 pages. En librairie le 24 novembre.  L’autrice sera au Salon du livre de Montréal les 26, 27 et 28 novembre. Elle sera l’invitée de Catherine Perrin à Confidences d’écrivaine au SLM le 27 novembre.

Nui Pimuten

Natasha Kanapé Fontaine, en version numérique. En spectacle (Nui Pimuten – Je veux marcher) au Petit Champlain le 25 novembre. À la Cinquième Salle de la Place des Arts les 10 et 15 décembre.

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