Marcher dans les mocassins de l’autre

Michel Jean œuvre dans  cet univers tragique  avec grâce, s’appuyant  sur un style minimaliste, chargé de sons, d’odeurs  et d’images.
Marie-France Coallier Le Devoir Michel Jean œuvre dans cet univers tragique avec grâce, s’appuyant sur un style minimaliste, chargé de sons, d’odeurs et d’images.

Le pouvoir de la fiction, Michel Jean connaît. En septembre 2019, l’écrivain et journaliste innu publiait Kukum, l’histoire singulière de son arrière-grand-mère Almanda, une femme marquante, animée par un amour ardent et blessée par la sédentarisation forcée. En quelques mois, le roman se hisse au sommet des palmarès et séduit le Québec en entier.

Le doigté, la douceur et la transparence de Michel Jean ont permis aux lecteurs d’abaisser leurs barrières, d’accueillir les parts les plus sombres de leur héritage, de tendre l’oreille à ce qui peut sembler trop étranger, trop loin, trop difficile.

Avec son huitième roman, Tiohtiá:ke,Michel Jean continue de semer la compassion, et s’intéresse cette fois à ceux qu’on ne voit plus ; les nombreux membres des Premières Nations — ils seraient plus de 800, selon la Commission d’enquête sur les relations entre les Autochtones et les services publics — qui errent, aiment, rêvent et s’éteignent dans les rues de la métropole, trop souvent dans l’indifférence générale.

On y marche sur les traces d’Élie Mestenapeo, un Innu banni de sa communauté après le meurtre de son père, un homme alcoolique et violent. À sa sortie de prison, seul au monde, il achète un billet d’autobus et remonte la 138 en direction de Montréal, ville de béton, de bruits, de lumières.

Sans logis, sans repères, Élie se retrouve à errer dans les rues, l’âme en peine. Très vite, il se retrouve au square Cabot et se lie d’amitié avec d’autres Autochtones : le discret Geronimo, le généreux Jimmy, qui offre boissons et nourriture aux plus démunis, les attachantes jumelles Nappatuk, Tracy et Mary, dont le sourire éclatant n’a d’égal que la gentillesse, et Caya, qui analyse tout avec les paroles des chansons de son groupe fétiche.

Inuits, Cris, Attikameks, tous sont comme lui à la dérive, loin du territoire, des leurs et de leurs ancrages, tous détruits par la violence d’un héritage déshumanisant, celui des pensionnats pour Autochtones, de l’acculturation et du déracinement. Ensemble, ils retrouvent le sens de la communauté, de l’entraide et de la filiation, et offrent à Élie un ancrage qui lui permettra de se sortir la tête de l’eau et de se reconstruire.

Michel Jean œuvre dans cet univers tragique avec grâce, s’appuyant sur un style minimaliste, chargé de sons, d’odeurs et d’images et dénué d’un pathos qui créerait inévitablement une distance contraignante.

Au contraire, bien que les membres de la tribu dysfonctionnelle de Tiohtiá:ken’aient pas la puissance narrative d’une Almanda ou des autres héros tirés de l’histoire familiale de l’auteur, ils sont tous teintés d’une familiarité, d’une lumière et d’une ouverture qui s’offrent comme une main tendue vers l’empathie et l’introspection.

Impossible de rester de glace devant le destin de ces personnages attachants et profondément humains, malmenés par le froid, la faim et l’apathie, par une violence qui resserre son étreinte à travers les générations. Une fenêtre vers un ailleurs plus juste et plus bienveillant, qu’il ne tient qu’à chacun de laisser entrouverte.

Extrait de «Tiohtiá:ke»

«Le chant matinal des oiseaux et le froufrou de leurs ailes le tirent du sommeil. Le grattement nerveux d’un écureuil sur une branche au-dessus de lui finit par le réveiller. Élie respire les odeurs d’herbes mouillées de rosée qui montent dans l’air tiède. Au loin, le bruit de pas des passants pressés lui rappelle qu’il se trouve dans cette ville où le silence est impossible. Il se redresse, étire ses muscles endoloris. Pourtant, le banc sur lequel il a dormi n’est pas moins confortable que son lit en prison.

 

Dans la lumière du jour qui émerge, la ville autour du parc apparaît telle une forêt d’arbres géants aux troncs d’acier, de verre et de béton qui enserrent l’îlot de verdure qu’ont adopté les Autochtones.»


Tiohtiá:ke

★★★

 

Michel Jean, Libre Expression, Montréal, 2021, 240 pages. En séances de signature au SLM du 25 au 28 novembre.



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