La nature de Jean O’Neil

Je ne suis pas, je m’en confesse, très nature. Mon père, lui, pourtant, fils de cultivateur, l’est, mais à l’ancienne. Plutôt du genre coupeur de bois à la hache sur sa terre et lecteur de La Terre de chez nous qu’amant du trekking et lecteur de Géo Plein Air. En ces matières, c’est à ma lignée maternelle que je me rattache. J’aime les vraies petites villes. Je n’ai rien contre la campagne, la banlieue ou Montréal, mais y faire de petits séjours me suffit. L’aventure? Pour moi, elle passe essentiellement par les livres qui l’offrent généreusement à qui la recherche. La littérature québécoise du terroir, par exemple, est une de mes passions, et je ne déteste pas les ouvrages contemporains qui m’amènent au bois pour me faire partager des expériences qui, dans le concret des choses, ne m’attirent pas vraiment.

C’est donc dans cet esprit que j’ai lu Les Nouvelles Escapades de Jean O’Neil, un recueil de 27 chroniques d’abord parues dans Géo Plein Air, le «magazine québécois de l’aventure», qui fait suite à un ouvrage semblable publié en 2000. En début de parcours, j’avais, en plus de celles, plus générales, déjà mentionnées, d’importantes réserves. O’Neil, quand il s’adonne aux commentaires philosophiques et sociopolitiques comme dans Entre Jean, sa correspondance avec Jean-Paul Desbiens publiée en 2001, m’insupporte. En quatrième de couverture de ces «nouvelles escapades», l’éditeur me rassure: «En parallèle à la vie sociale, économique et politique qui nous occupe et que nous assumons tous, il y a la vie ordinaire. Un regard sur le matin. Un flair du vent qui vient. Quelque chose qui est dans la vie, mais pas dans le journal, ni à la radio ni à la télévision. [...] Ce livre parle simplement de cela.» Tant mieux. Restait un obstacle: l’auteur allait-il se complaire dans d’insignifiantes chroniques de cuisine, de jardinage et de voyages branchés comme celles qui, quoi qu’en dise cette quatrième de couverture, envahissent nos médias, même les plus sérieux, jusqu’à plus soif? J’ai fait confiance, pour m’épargner ce remplissage à la mode, à l’écrivain délicat et inspiré que sait parfois être Jean O’Neil, et je ne l’ai pas regretté.

La beauté des saisons
C’est plutôt, en effet, dans la belle et grande tradition des chantres du territoire et du climat québécois que s’inscrit O’Neil avec ce livre modeste et sympathique mais très senti. Hommage à la beauté des saisons québécoises et à l’immense potentiel de découvertes qu’elles mettent à notre disposition, éloge d’une nature qui n’est pas avare de ses merveilles qu’elle prodigue de façon cyclique afin de n’en priver aucun des âges de notre vie, Les Nouvelles Escapades de Jean O’Neil, dans un style tendre et souriant qui sifflote le monde en ayant l’air de rien, ravissent.

L’hiver, O’Neil expérimente la volupté en se couchant sur la neige, sous les pins, qui ont fait la charpente de ce pays, et le voilà transporté: «Le vent chante dans les pins une musique inimitable, venue des tournoiements de la planète qui nous supporte, dans son mouvement quotidien aussi bien qu’annuel.» En raquettes, qui «ont la paix et l’amour de l’hiver», plutôt qu’en skis, rien ne l’arrête. Même pas le froid, dans ce pays décrit par le géographe Pierre Deffontaines comme «le pays des durs hivers, peut-être les plus durs du globe»? O’Neil répond par la formule de Louis-Edmond Hamelin selon laquelle «il n’y a pas de froids excessifs, seulement des gens mal habillés».

Le printemps d’O’Neil est comme le nôtre: toujours jeune et plein de promesses. C’est la musique, d’abord, celle de la rainette arboricole qui entonne «la plus vieille chanson du monde, l’appel à l’amour et à la reproduction», mais aussi celle de la corneille, le «Cas! Cas! Cas!» tant honni que l’écrivain, à la suite de Georges Dor («Si tu ne peux nous revenir / Envoie ta descendance / Rejoindre nos enfants / Pour entrer dans la danse / De l’éternel printemps»), réhabilite.

C’est le pissenlit, «un des premiers à rendre au soleil la couleur de ses bonjours», auquel il vaut mieux «goûter tout de suite puisque nous sommes tous condamnés à le manger par la racine, un de ces quatre matins». Ce sont les fleurs dans lesquelles l’enfant ne peut que se reconnaître puisque, comme l’écrit le chroniqueur-poète, «heureux l’enfant qui est lui-même fleur de printemps». Et c’est, enfin, la vie qui se fait: «Quand on pense que les hommes se retirent dans l’intimité pour faire ça alors que, dans la nature, c’est un concours de corolles où les belles s’affichent flambant nues afin d’aguicher la clientèle, abeilles agressives et papillons folâtres qui accourent de partout et qui, pour faire jaillir le pollen, “escouent” les anthères et les étamines en tous sens, c’est le cas de le dire, s’adonnant mêmement à des frottis sur des pistils gluants et juteux! Quand ça n’est pas le vent qui émoustille tout ce beau monde avec ses va-et-vient ridicules, comme dirait Marie-Chantal! Au grand soleil! À la pluie battante! Encore et encore! Absolument gratuit! Et bravo! pour la reproduction ad libit(d?)um, avec le merveilleux sous-produit des promiscuités indécentes: le miel.»

Il y aura, ensuite, l’été des maringouins, insupportables et nécessaires, du goût de l’eau, ce don à la fois premier et ultime qu’il nous faut maintenant protéger de la bêtise des marchands du temple, des cailloux qui disent l’histoire de la terre et des aventures — vol en planeur, escalade, parachute — que je laisse à l’auteur. J’en ai d’autres.

À l’automne, le monarque partira, les feuilles nous convaincront de rester et nous ne perdrons pas tout. Débarrassés des moustiques et des moufettes, presque endormies, nous aurons alors le dehors tranquille pour mieux regarder la lune, les nuages, et peut-être même, qui sait, pour grimper dans les arbres.

Et en toutes saisons, nous aurons désormais les mots aventuriers de Jean O’Neil pour nous accompagner. Même au salon.

louiscornellier@parroinfo.net

Les nouvelles escapades de Jean O’Neil
Jean O’Neil
Libre Expression
Montréal, 2004, 128 pages