L’adoption est un enjeu politique

Pour la militante afroféministe, l’adoption transnationale et transraciale est avant tout une question politique, inscrite dans une histoire de violence marquée par les rapports de classe, les inégalités mondiales et le continuum colonial.
Photo: RIDM Pour la militante afroféministe, l’adoption transnationale et transraciale est avant tout une question politique, inscrite dans une histoire de violence marquée par les rapports de classe, les inégalités mondiales et le continuum colonial.

Née sous X (sous le secret) d’un père martiniquais et d’une mère marocaine, Amandine Gay n’avait que quelques mois lorsqu’elle a été adoptée par un couple blanc établi dans la région lyonnaise, en France. Des quelques semaines précédant son adoption, elle ne possède rien : ni antécédents médicaux, ni arbre généalogique, ni mémoire familiale.

Pour la militante afroféministe, l’adoption transnationale et transraciale est avant tout une question politique, inscrite dans une histoire de violence marquée par les rapports de classe, les inégalités mondiales et le continuum colonial. « On oublie trop souvent que si des familles sont constituées par l’adoption, c’est parce que d’autres, plus précaires, ont été détruites », écrit-elle dans Une poupée en chocolat.

Avec cet essai biographique, elle plonge dans son histoire personnelle afin d’exposer les systèmes d’oppression et les enjeux de socialisation raciale, de justice reproductive et d’acculturation auxquels sont confrontés les enfants et les adultes adoptés.

Son propos s’incarne également dans le documentaire Une histoire à soi, présenté jusqu’au 17 novembre dans le cadre des Rencontres internationales du documentaire de Montréal (RIDM). Le film raconte, à l’aide de documents d’archives intimes, les récits de vie de cinq hommes et femmes de 25 à 52 ans, d’origines diverses, séparés de leur famille de naissance et élevés en France.

Les « vrais » parents

C’est lors de son entrée à la maternelle qu’Amandine Gay a su que sa famille n’était pas considérée comme « normale ». « En grandissant, j’ai compris que les personnes qui me demandaient où étaient mes vrais parents parlaient de mes parents de naissance, et que pour ces gens-là, “vrais parents” signifiaient “parents biologiques” », écrit-elle.

Après des décennies de progression du nombre de familles monoparentales, recomposées ou LGBTQIA+, la militante insiste sur l’importance de déconstruire les mythes des liens du sang et de l’exclusivité parentale qui sous-tendent le modèle de la famille nucléaire occidentale.

« En plus de ne pas être universel, ce modèle est circonstancié dans le temps et l’espace, raconte la réalisatrice, jointe par Le Devoir à son arrivée à Montréal. Même en Occident, jusqu’à la Révolution industrielle, plusieurs générations habitaient sous le même toit, sans compter l’ouvrier agricole que tout le monde appelait tonton. Si on ne rend pas problématique la pluriparentalité, la circulation des enfants est possible et bénéfique à leur bien-être. Considérer le “faire famille” comme une rencontre permettrait aussi de soulager les sentiments de malaise et d’inadéquation qui naissent chez celles qui n’arrivent pas à créer de liens immédiats avec leur enfant ».

Sauveurs altruistes

La famille nucléaire n’est pas le seul mythe qu’Amandine Gay s’acharne à déconstruire dans ses deux œuvres. Elle remet également en question la vision occidentale des familles adoptantes, souvent perçues comme des sauveurs altruistes offrant une deuxième chance à des enfants nés dans des conditions difficiles et dans un total dénuement.

« On attend souvent des adoptés qu’ils soient reconnaissants envers leur famille d’accueil », souligne-t-elle. Or, cette question de la gratitude soulève plusieurs enjeux, notamment autour du classisme et des inégalités Nord-Sud.

« On a du mal à se départir de l’idée que tout aurait été unilatéralement catastrophique pour l’enfant s’il était né dans un pays pauvre. On parle beaucoup de l’intérêt supérieur de l’adopté, mais on oublie souvent l’histoire coloniale qui a placé ces pays dans des situations de pauvreté et d’instabilité. Ce n’est pas anodin d’adopter en Haïti ou au Vietnam lorsqu’on est Français, ou d’adopter un Autochtone lorsqu’on est Canadien », souligne-t-elle.

De plus, alors que plusieurs candidats à l’adoption se présentent comme des personnes inscrites dans une démarche humanitaire, la réalité est tout autre. « Jusqu’en 2012, alors que l’adoption était réservée aux couples hétérosexuels, 75 % des gens qui avaient entrepris une démarche d’adoption vivaient des problèmes d’infertilité, liés notamment au fait que les couples font le choix de repousser l’âge de la parentalité. En quelque sorte, on gère l’infertilité dans les pays du Nord à partir des inégalités systémiques dans les pays du Sud ou de l’Est. Bref, l’enjeu de la gratitude ne devrait pas reposer sur les épaules des adoptés. »

On attend souvent des adoptés qu’ils soient reconnaissants envers leur famille d’accueil.


D’autant plus que les adoptés transnationaux et transraciaux sont susceptibles d’être aux prises avec une somme de silences, de traumas et de dépossessions auxquels n’est pas toujours préparée leur famille adoptante. Privés de liens avec leur communauté d’origine, ils vivent souvent une expérience d’acculturation qui peut avoir plusieurs conséquences.

« Nous ne faisons en quelque sorte ni partie de notre culture d’origine ni partie de la culture qu’on nous impose », résume Amandine Gay. Bien qu’ils soient élevés dans la culture de leur pays d’accueil, les adoptés transraciaux sont généralement assignés à une position minoritaire et incarnent une altérité dont ils ne maîtrisent pas les codes. « Notre construction identitaire est donc grandement influencée par la négrophobie, le racisme et les injustices systémiques. »

La documentariste insiste donc sur le fait qu’il est primordial pour les enfants adoptés d’avoir des contacts avec leur communauté d’origine, et ce, dès le plus jeune âge. « Être exposé à la langue, la musique, la nourriture ou l’histoire de son pays d’origine permet d’avoir une identité noire ou autre positive, qui ne repose pas seulement sur l’expérience du racisme. Les parents blancs doivent socialiser avec des personnes qui ressemblent à leur enfant pour leur permettre de se construire. »

Au Québec, il est par ailleurs obligatoire pour les candidats à l’adoption de démontrer qu’il y a des personnes membres de la communauté d’origine de l’enfant dans leur entourage ; une pratique qu’Amandine Gay aimerait bien voir implanter en France.

Aux parents qui songent à l’adoption transnationale ou transraciale, Amandine Gay dit ceci : « Conférences, rencontres, réseaux sociaux, films… Les ressources créées par les personnes adoptées se sont multipliées au cours des dernières années. Il faut à tout prix faire l’effort de comprendre les enjeux, de regarder ce qui se fait afin de s’assurer d’être outillé pour faire face à un tel défi. »

Une poupée en chocolat
Amandine Gay, Les éditions du remue-ménage, Montréal, 2021, 264 pages

Une histoire à soi
Documentaire d’Amandine Gay. Avec Joohee Bourgain, Mathieu Anette, Anne-Charlotte, Niyongira Bugingo/Nicolas Guieu, Céline Chandralatha Grimaud. France, 2021, 100 minutes. En diffusion en ligne aux RIDM jusqu’au 17 novembre.

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