Dans l’univers parallèle d’Henri Chassé

Après deux livres de poésie,  Henri Chassé se mesure  ainsi pour la première fois au défi que constitue la construction de personnages.
Marie-France Coallier le Devoir Après deux livres de poésie, Henri Chassé se mesure ainsi pour la première fois au défi que constitue la construction de personnages.

« Il a fait paraître quelques nouvelles qu’il écrivait après le travail. La dernière fois, c’était il y a douze ans », apprend-on rapidement à propos de Thomas, un des principaux personnages de Ciels parallèles, premier roman d’Henri Chassé. Drôle de coïncidence (mais en est-ce bien une ?) : douze ans, c’est aussi grosso modo le nombre d’années séparant la parution du précédent livre du comédien, le recueil de poésie Morceaux de tempête (Écrits des forges, 2008), de cette première incursion en fiction, sorte de chassé-croisé entre trois figures principales : Élisabeth, une spécialiste internationale de l’œuvre d’Emily Dickinson, sa fille Geneviève, qui vivote entre sa job de caissière d’épicerie et la piste de danse de ses bars préférés, et Thomas, qui semble suivre la vie là où elle le mène, plutôt que de lui infléchir sa propre direction.

« Fêlure de l’âge / le sang s’emballe / les pas s’abîment // des anges passifs / s’installent entre les mots // petite vie lumineuse / à deux pas du gouffre », écrivait justement Henri Chassé dans Morceaux de tempête, qui lui avait valu une nomination aux Prix du Gouverneur général. Des mots — petite vie lumineuse à deux pas du gouffre — qui pourraient très bien correspondre à ce Thomas qui, après la mort de sa mère, vend ses parts de sa boutique de vinyles et quitte la ville pour s’installer dans un chalet de Charlevoix, au bord du fleuve.

Pourquoi Henri Chassé n’a-t-il pas publié pendant autant d’années ? L’acteur de 62 ans cite la mort de sa mère, ainsi qu’un métier exigeant, qui a toujours été généreux avec lui. « Mais il y a quelques années, j’ai demandé à Jennifer : “Donne-moidonc des thèmes” », se souvient-il en parlant de son amoureuse, la cinéaste Jennifer Alleyn. « À un moment donné, on sort du Quat’Sous, il pleuvait, il faisait froid, et elle me dit : “J’aurais dû mettre un chapeau.” » Cette phrasedeviendra la première commande d’écriture que lui soumettra sa blonde, ainsi que la bougie d’allumage de la création de Ciels parallèles.

« Si je parle de Jennifer, c’est aussi parce que, lorsque j’ai vu Impetus, j’étais complètement scotché », ajoute-t-il au sujet de ce long métrage de docufiction qu’elle signait en 2019, dans lequel plusieurs trajectoires s’enchevêtrent. « J’étais complètement impressionné de voir que c’était possible de prendre toutes sortes d’éléments d’une histoire et de jouer avec eux, de laisser le récit s’imposer de lui-même, et non le contraire. »

Après deux livres de poésie, Henri Chassé se mesure ainsi pour la première fois au défi que constitue la construction de personnages. Constat ? « C’est comme si, avec la poésie, il y avait quelque chose qui descendait très profondément, tellement profondément que ce n’est plus de l’ordre de l’intime, ce que tu écris, que ce n’est plus quelque chose qui t’appartient. C’est comme si la poésie, c’était dans la nappe phréatique commune », observe cet habitué des planches et du petit écran, que l’on voit cet automne dans Après sur les ondes d’ICI Télé. « Alors que la fiction, tout à coup, ça ébranle des choses beaucoup plus proches de moi. C’est étrange, non ? »

Croire au hasard

« À la biennale, une installation vidéo m’a profondément troublée. C’était presque exactement le rêve que j’avais fait pendant des mois après ta disparition », écrit Élisabeth à son frère, dans une série de lettres ponctuant Ciels parallèles. « La caméra entrait dans une petite maison, simplement meublée. Une porte, au fond de la cuisine, s’ouvrait sur une pièce plus grande et plus vide. Au fond, une autre porte menait vers une autre pièce encore plus grande, encore plus vide que la précédente et ainsi de suite jusqu’à ce qu’une dernière porte s’ouvre. »

Voilà un rêve par lequel Henri Chassé a lui-même souvent été visité. Il confie dans la foulée avoir toujours été fasciné par cette capacité qu’a une seule vie de contenir plusieurs existences. Une réalité dont la fiction romanesque sait peut-être mieux témoigner que n’importe quelle autre forme d’art. « C’est quelque chose qui me revient souvent, cette idée que, tout à coup, en ouvrant une seule porte, tu peux soudainement être ramené vers ton passé, que le hasard peut transformer ta vie du tout au tout et t’emmener dans un univers parallèle, pas au sens ésotérique, mais au sens de vie parallèle », explique-t-il en désignant certains de ses personnages, qui apprendront peu à peu ce qui les lie. « Je n’ai aucune croyance, mais je crois au hasard. »

En choisissant de camper son roman entre Québec et Charlevoix, Henri Chassé rend par ailleurs un hommage oblique à une ville constitutive de son imaginaire — il a grandi en Outaouais, mais a passé beaucoup de temps dans la capitale — ainsi qu’à Jacques Poulin, un écrivain cher à son cœur. Ciels parallèles ressemble parfois aussi à une visite de l’univers culturel d’Henri Chassé, qui sème les références en citant Patrice Desbiens ou en nous donnant à voir un tableau de Riopelle.

Mais c’est sans doute la musique, plus particulièrement le jazz, que Ciels parallèles célèbre avec le plus d’enthousiasme — sa liste de lecture comprendrait des morceaux de Stan Getz, de Chet Baker et du Modern Jazz Quartet. Le jazz, en filigrane de chacun des chapitres, agit comme un amplificateur, conférant au quotidien une densité que lui seul sait lui procurer.

« Je voulais mettre de l’avant l’idée qu’on peut écouter toutes sortes d’affaires dans la vie. Quelqu’un pourrait trouver que c’est invraisemblable d’écouter du Johnny Cash et du Beethoven, mais moi, je n’ai aucun problème avec ça », fait valoir cet ardent mélomane. « Mais il y a quelque chose chez les musiciens de jazz, dans le rapport qu’ils ont avec les histoires qu’ils déploient dans leurs improvisations, en ne sachant pas où ils s’en vont, mais tout en répondant à une structure… Il y a une liberté là-dedans que j’ai toujours trouvée séduisante. » Une liberté qui — Henri Chassé le sait désormais — peut également être celle d’un romancier.

Ciels parallèles

Henri Chassé, Mains libres, Montréal, 2021, 180 pages

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