À nos amours radiophoniques

L’auteur Alexandre Fontaine Rousseau anime l’émission «Les États altérés» depuis 2009.
Photo: Hubert Hayaud Le Devoir L’auteur Alexandre Fontaine Rousseau anime l’émission «Les États altérés» depuis 2009.

Appelant à la barre près d’une soixantaine de bénévoles ayant apporté leur pierre (ou leur bière) à l’édifice de la désormais célèbre station des étudiantes et étudiants de l’Université de Montréal, l’auteur Alexandre Fontaine Rousseau retrace l’histoire du 89,3 FM – La Marge dans Il est strictement défendu de boire en studio. 30 ans de bénévolat à CISM.

Le titre résume l’esprit de la station. Celui-ci s’incarne dans la recherche de l’équilibre entre la transgression et le désir d’inscrire le projet dans la durée. « Il faut penser à tout ce avec quoi CISM doit jongler, entre autres la licence du CRTC et l’appui de l’Université à renouveler, sans compter l’importante dimension sociale de la radio », souligne l’auteur, qui anime aussi l’émission Les États altérés depuis 2009.

« On parle souvent de CISM comme de la station qui a contribué à faire connaître Arcade Fire, Les Trois Accords ou Malajube, mais son histoire n’avait pas été encore racontée du point de vue de celles et ceux qui déposent leur démo dans l’espoir d’animer une émission à la radio. On pourrait croire que ces histoires se ressemblent toutes. Au contraire, elles se déclinent de façons très différentes, selon les époques et les motivations des personnes. »

Pourquoi avoir choisi de faire l’histoire des bénévoles, parmi tout le beau monde qui gravite à gauche de la bande FM ? « J’ai surtout interrogé des animateurs et des animatrices, plus rarement des gens qui ont occupé des postes de direction. Parce que ces derniers sont payés, ce ne sont pas leurs récits qui m’intéressaient pour l’écriture du livre. Je voulais d’abord célébrer le don de soi, le sacrifice à la limite de l’absurde qui consiste parfois à passer vingt ans derrière la console sans rétribution financière. »

Contre-culturelle, CISM ? Peut-être. Mais pas seulement sur le plan musical. En mettant en avant les témoignages des bénévoles, Alexandre Fontaine Rousseau raconte une histoire d’amour qui échappe nécessairement à la logique marchande. Qu’il relève de l’amour d’un genre musical donné ou de celui de la communauté rassemblée de manière quasi rituelle autour du rendez-vous hebdomadaire, l’engagement des bénévoles continue de façonner la zone de résistance constituée autour de la fréquence 89,3 FM. Cette situation est d’autant plus significative et remarquable que la station est en compétition directe avec les géants commerciaux qui se trouvent à quelques tours de molette de là.

Je voulais d’abord célébrer le don de soi, le sacrifice à la limite de l’absurde qui consiste parfois à passer vingt ans derrière la console sans rétribution financière.


Questions de méthode
 

Pour établir la chronologie de l’ouvrage et déterminer quelles émissions auraient voix au chapitre, Alexandre Fontaine Rousseau est parti des grilles horaires de la station, remontant jusqu’à la saison 1985, la première. À l’époque, Communication Information sur la montagne — le nom derrière l’acronyme — est diffusée sur le campus uniquement par un système de haut-parleurs en série installé dans des salles d’écoute. « Évidemment, en croisant au détour des noms connus comme ceux de Patrice Roy et de Sébastien Benoît, j’ai été curieux de savoir ce qu’ils avaient à dire sur leur passage à CISM. La longévité des émissions a aussi été un critère déterminant, sans être exclusif. Par exemple, l’émission Le kachot [1994-2001] a joué un rôle essentiel dans l’émergence de la scène hip-hop d’ici, bien qu’elle n’ait été sur les ondes que quelques années. Pour faire ressortir de la sélection des émissions un récit clair de l’évolution de la station, j’ai tergiversé jusqu’au dernier moment. »

À travers les témoignages recueillis apparaît aussi, en filigrane, l’histoire des transformations technologiques qui ont bouleversé nos habitudes d’écoute. De la rareté qui poussait le futur animateur de l’émission Les éboueurs du rock Mathieu Beauséjour à gravir en voiture les plus hautes montagnes de son Saint-Michel-des-Saints natal pour syntoniser le 89,3 FM, nous sommes passés en quelques années à une ère d’accessibilité totale.

Devant ce nouvel ordre des choses, les radios alternatives conservent-elles leur raison d’être ? « Le travail de l’animateur, qui en est aussi un de recherchiste musical, est de remettre les choses dans leur contexte, de faire des liens. Pas seulement de faire jouer des tounes au hasard. C’est face à la surabondance, plutôt qu’à la rareté, que la radio s’avère de nos jours utile », avance l’animateur des États altérés.

Alors que CISM peut compter sur ses nombreux piliers pour assurer sa continuité, les personnes qui se joignent aujourd’hui à La Marge peuvent-elles espérer goûter à lamême liberté que leurs prédécesseurs ? « Bien sûr, CISM a ses vieux de la vieille, mais il y a aussi un roulement continu. À cet égard, les derniers chapitres du livre sont assez clairs : depuis une décennie, la station vit un changement de garde majeur, observable notamment à travers la place plus grande qu’y occupent les femmes. De plus, le son alternatif que diffuse CISM en 2021 n’est pas celui du rock indépendant montréalais à ses heures de gloire, autour de 2005. Rien n’est figé. »

Il est strictement défendu de boire en studio : 30 ans de bénévolat à CISM

Alexandre Fontaine Rousseau, Ta Mère, Montréal, 2021, 236 pages.

L’auteur sera présent au SLM les 25, 26, 27 et 28 novembre. Il sera aussi l’invité du Quai des Brumes le 16 novembre.

À voir en vidéo