Annie Perreault, étreindre le froid

Entre les vastes étendues géographiques et l’intimité des relations humaines, entre les grands froids de Russie et les passions amoureuses, fulgurantes, les grands espoirs et les grands regrets, le roman d’Annie Perreault réunit ces forces dans ce qui se révèle être une quête de chaleur et de rapprochement.
Valérian Mazataud Le Devoir Entre les vastes étendues géographiques et l’intimité des relations humaines, entre les grands froids de Russie et les passions amoureuses, fulgurantes, les grands espoirs et les grands regrets, le roman d’Annie Perreault réunit ces forces dans ce qui se révèle être une quête de chaleur et de rapprochement.

À 18 ans, dans un désir d’évasion, Annie Perreault s’envole vers la Russie, pays de fascination, de vastitude et de froid. Elle retournera plusieurs années plus tard dans cette immense contrée aux contrastes saisissants afin d’y puiser la matière des Grands espaces, son troisième roman, tout juste paru chez Alto.

« Ce qui m’intéressait, au départ, c’était d’écrire un roman sur une traversée qui allait avoir lieu dans un espace d’immensité, de froid, qui était le lac Baïkal. Et il y a plein d’affaires qui sont venues se greffer en cours de route. Je m’étais donné une trajectoire très simple : une femme traverse un lac, deux personnages, un seul lieu », mais les chemins se sont multipliés depuis l’espace jusqu’à la Californie, en passant par ce fameux lac mythique, raconte Annie Perreault au bout du fil.

Se laissant guider par une sorte d’instinct, l’autrice reconnaît avoir emprunté des détours pour arriver à ces Grands espaces, pour laisser surgir l’inconnu et l’impromptu, accueillir le risque : « Je ne pensais pas nécessairement aller faire un marathon sur le lac Baïkal et, à un moment donné, c’est devenu possible, alors j’y suis allée. Je me suis dit : “Fais toi-même l’expérience de la traversée dans le froid.” Comme une prise de risque. »

Un risque qui s’apparente à la création même, à cette façon d’écrire un peu en marge, de façon instinctive, qui avance à tâtons dans cette aventure aussi imprévisible que la glace d’un lac gelé en hiver. S’immisçant dans son texte sous le couvert de « celle qu’on ne voit pas », Annie Perreault offre ainsi une forme hybride qui s’apparente à un récit de soi, une façon d’écrire entre la fiction — portée notamment par Gaby, l’Ours, Éléonore, Anna et le Lac — et une intrusion dans le réel de l’autrice.

« Le hasard a fait en sorte que la plupart des lectures que j’ai faites pendant les derniers mois d’écriture des Grands espaces étaient des récits dans lesquels les romanciers réfléchissaient à leur création dans leur roman. Et, de fois en fois, ça faisait juste me convaincre davantage d’aller dans cette voie-là […] C’est ça qui me plaisait, de voir comment, dans un roman, ce qu’on vit peut amorcer des déclics, faire dévier ce qu’on veut écrire. »

Je ne pensais pas nécessairement aller faire un marathon sur le lac Baïkal et, à un moment donné, c’est devenu possible, alors j’y suis allée. Je me suis dit : “Fais toi-même l’expérience de la traversée dans le froid.” Comme une prise de risque.


Laissant ses réflexions et ses lectures venir brasser les cartes, brouiller les pistes du plan initial, Perreault aime particulièrement ce jeu d’aller-retour entre le réel et la fiction, frontière propice à l’étonnement. « Dans La femme de Valence (Alto, 2018), je partais de quelque chose que j’avais vécu pour en faire une fiction, alors que là, je partais vraiment avec une idée de fiction, puis finalement je suis venue amalgamer des choses que j’avais vécues. »

Jouer de contraste

Roman du dépaysement, de la fuite, du voyage, de rencontres, Les grands espaces est aussi beaucoup un roman de contrastes. Entre les vastes étendues géographiques et l’intimité des relations humaines, entre les grands froids de Russie et les passions amoureuses, fulgurantes, les grands espoirs et les grands regrets, le roman de Perreault réunit ces forces dans ce qui se révèle être une quête de chaleur et de rapprochement. « En cours de route, ça ne s’était pas annoncé comme ça, mais j’ai fait le même constat et je l’ai peut-être même accentué en me disant que c’est difficile de parler de froideur, de grands espaces sans parler nécessairement aussi de chaleur. »

Les grands espaces, poursuit l’autrice, c’est évidemment les espaces de l’immensité géographiques, mais aussi les espaces entre les gens. Parfois, quand on a une toute petite distance entre deux personnes, on peut se sentir très éloignés […] ou, au contraire, les gens qui vont passer très rapidement dans notre vie peuvent avoir un impact marquant. » Situer l’action du récit sur ce lac gelé de Russie était ainsi propice à la confession, au rapprochement. Parler du froid sous toutes ses formes tend à réunir et à réchauffer l’humain.

Ce contraste est aussi perceptible jusque dans les origines de l’autrice et ses élans l’amenant à aller au-delà des frontières. Issue d’un milieu ouvrier, pas du tout intéressé par les arts et les voyages, confie Perreault, elle s’étonnera de ressentir cet appel artistique très tôt dans sa vie. Elle se souvient de la chute du mur de Berlin comme d’une fascination pendant son adolescence. « Il se passait quelque chose, dit-elle, c’était galvanisant. » Rien à voir avec le « milieu de travail, de consommation, de vie plus prévisible, rangée » de sa famille. « Moi j’étais à l’opposé », souligne-t-elle.

C’est justement cet opposé que Perreault met en scène à travers des figures féminines libres, fortes, paradoxales, audacieuses et rêveuses. Elle rend ainsi un hommage à plusieurs femmes, des voyageuses, des amies, des gens lus ou entendus, qui ont ouvert un chemin, explique-t-elle. Mais derrière Anna et son besoin d’évasion, derrière Gaby, libre et audacieuse qui fuit la banlieue — « cet univers de tondeuses, de carport et d’œillets d’Inde puants plantés en quinconce » — mais aussi Éléonore, rêveuse devant Youri Gagarine et même ce Lac, personnage central, on retrouve le désir d’étreindre le froid porté à bout de bras par l’autrice.

Les grands espaces

Annie Perreault, Alto, Québec, 2021, 246 pages.

En séance de signature au SLM les 26 et 27 novembre, l’autrice participera également à une table ronde baptisée « Entretiens express : le voyage dans notre littérature », le 27, à 10 h.

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