Guy Rocher le démystificateur

L’auteur Pierre Duchesne en compagnie du sociologue Guy Rocher en octobre dernier
Adil Boukind Le Devoir L’auteur Pierre Duchesne en compagnie du sociologue Guy Rocher en octobre dernier

En 1964, une révolution a lieu à l’Université de Montréal : le cardinal Paul-Émile Léger, chancelier de l’établissement encore catholique et relevant de Rome, choisit un recteur laïque, et non plus ecclésiastique, pour la diriger. Comme le sociologue Guy Rocher vient de s’illustrer à la commission Parent, chargée de moderniser l’enseignement au Québec, les professeurs et les étudiants souhaitent que celui-ci obtienne le poste. Peine perdue ! La démocratie sera absente.

« Monsieur Rocher, je vais vous le dire tout de suite, je ne vous nommerai pas recteur… Vous êtes trop jeune », lui dit Léger en le convoquant. Puis l’archevêque de Montréal, qui juge que la décision relève seulement de lui et de Rome, sourit et ajoute : « Ce n’est pas la vraie raison. » En fait, le cardinal a préféré le chimiste Roger Gaudry. « C’est un grand catholique », plaide-t-il, oubliant que Rocher a été président national de la Jeunesse étudiante catholique et qu’il fréquente toujours l’église.

Tout de même, une rumeur circule : Rocher a insisté, à la commission Parent, pour que la religion occupe moins de place dans le système d’éducation. Plus de 50 ans plus tard, en mai 2019, l’homme qui aura 97 ans en 2021 prie l’Assemblée nationale d’adopter enfin la Loi sur la laïcité de l’État. Fort de son expérience de 1964, il rappelle, avec une pointe d’exaspération, l’extrême visibilité du catholicisme dans le Québec d’autrefois « par les soutanes, par les cornettes, par les crucifix, par tout ! »

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Mais il ne faudrait pas penser que Rocher garde de la rancœur contre quiconque. Il a préféré l’enseignement et la recherche à plusieurs postes importants qu’on lui a offerts, comme le souligne le journaliste Pierre Duchesne dans le tome 2 (1963-2021) de la biographie qu’il lui consacre en l’intitulant avec à-propos Le sociologue du Québec. Ce volume, comme le premier, s’appuie notamment sur les nombreuses confidences faites par Rocher à l’auteur.

Le sociologue soutient que c’est au nom de l’autonomie intellectuelle qu’il a refusé le poste de vice-recteur offert par le recteur Gaudry, la tentation que lui suggère René Lévesque, après la fondation du PQ, de devenir un jour ministre de l’Éducation, la candidature comme député libéral vedette que lui propose Robert Bourassa en 1970. Choqué par la répression de la gauche québécoise qu’exercera Ottawa lors de la crise d’Octobre, cette année-là, il se félicitera d’être resté loin de la politique.

La crise de 1970 ébranle la confiance de Rocher envers la Confédération. Le sociologue comprend alors, rappelle-t-il en 1989, « que lorsqu’il s’agissait de mater les Canadiens français, particulièrement ceux du Québec, le libéralisme anglophone disparaissait ». Plus tard, il estime que le multiculturalisme du gouvernement de Pierre Elliott Trudeau est une « atomisation » traîtresse.

« Le Canada multiculturel, écrit Rocher en 1972, offre trop peu de chances désormais à la survie et à l’épanouissement de la culture canadienne-française. La création d’un Québec francophone indépendant apparaîtra alors comme la dernière chance d’une nation francophone nord-américaine dont l’avenir est de toute façon incertain. » Pour tenter de réduire cette incertitude, le sociologue devra faire exception à la règle qu’il s’est fixée : demeurer distant du pouvoir.

La victoire électorale du PQ en 1976 lui en fournit l’occasion. Devenu ministre péquiste, son vieil ami Camille Laurin le convainc de participer avec lui à la naissance d’une charte, la loi 101, pour faire du rayonnement du français l’unique moyen de sauver l’identité québécoise de la disparition. Pour empêcher l’anglicisation massive des enfants d’immigrés, Rocher innove en proposant de limiter l’accès à l’école anglaise aux enfants de parents qui ont eux-mêmes étudié ici en anglais.

Malgré le grave affaiblissement que les adversaires de la francisation idéale lui feront subir en recourant aux tribunaux, ce principe restera la tendance fondamentale de la loi 101. Mais, même au sein du gouvernement péquiste, le caractère radical de cette loi ne suscite pas toujours l’enthousiasme.

Comme l’explique si bien Duchesne, il faudra l’intervention de Jacques Parizeau, alors ministre des Finances, pour que la Charte de la langue française s’impose malgré les appréhensions du premier ministre Lévesque. En septembre 2021, Rocher, à Québec devant une commission parlementaire, avouera : « En 1977, nous avons fait une erreur. Nous aurions dû étendre la loi 101 jusqu’au cégep et même, je dirais, jusqu’au baccalauréat. »

Jadis catholique fervent, Rocher confie en 2021 être devenu agnostique. Mais une mystification, infiniment plus trompeuse qu’une religion, la mystification de la langue anglaise, subsiste. Elle se résume en un mot, curieusement issu du français : « money ». Au Québec, cette tromperie cacherait un verbe : disparaître.

Extrait de «Guy Rocher, tome 2»

« Loin d’être une utopie, la gratuité scolaire, Guy Rocher la chiffre à 750 millions de dollars par année, soit 1 % du budget du gouvernement du Québec. Pour Gabriel Nadeau-Dubois, qui a été co-porte-parole de la Coalition large de l’Association pour une solidarité syndicale étudiante (CLASSE), cet appui en 2012 à la gratuité provenant d’“un pilier de la sociologie québécoise” est vécu par lui et la CLASSE “comme une grande reconnaissance, comme une validation de ce qu’on était en train de faire”. »

Guy Rocher Tome 2 (1963-2021) Le sociologue du Québec

★★★★

Pierre Duchesne, Québec Amérique, Montréal, 2021, 624 pages. En séance de signature au SLM le 28 novembre.



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