«L’état de nos routes»: fugue en mode mineur

Par un «matin noir de février» 1970, ils ont pris le large et n’en sont jamais complètement revenus.
Photo: Leméac Par un «matin noir de février» 1970, ils ont pris le large et n’en sont jamais complètement revenus.

Par un « matin noir de février » 1970, ils ont pris le large et n’en sont jamais complètement revenus. Elle, « la petite parfaite qui récite des poèmes dans les fêtes de famille », partie, avait-elle écrit à ses parents, « faire la différence entre le bien et le mal », va fêter son 16e anniversaire sur la route. Hébergée par des amis avec son compagnon de fugue de dix-sept ans, dans l’annexe d’une vieille auberge de Gaspé.

Un mois de liberté, avant d’être rattrapée par la police, mise dans une cellule de la prison d’en face. Au retour, la vraie violence des questions indiscrètes et de l’inquisition parentale. Mais la voie est désormais tracée. « Je suis née deux fois en février : une fois de ma mère et une fois à la liberté. »

Malgré l’amour, tous deux auront pris des chemins différents, vécu leur vie l’un sans l’autre. L’état de nos routes prend la mesure de cette distance et de leurs retrouvailles. « Je raconte cela, écrit Johanne Fournier dans ce second récit autobiographique, pour prendre place dans la géographie, faire partie de quelque chose, du temps, des siècles, être un bon matériau dans le soubresaut des marées. »

Vingt-cinq ans plus tard, après avoir arpenté d’autres villes et d’autres chemins, elle est revenue s’installer dans le lieu même qu’elle avait souhaité fuir de toutes ses forces à seize ans, alors que lui ne l’avait jamais quitté, arpentant ses rues depuis des années pour y livrer le courrier. S’adressant à lui, premier amoureux et ancien compagnon de fugue, elle mesure la distance qu’ils ont parcourue l’un sans l’autre : « Tu connaissais tout le monde, je ne connaissais plus personne. »

Cinéaste documentariste originaire de Matane (Montagnaises de parole, Cabines, Le temps que prennent les bateaux), Johanne Fournier, née en 1954, a fait de cette histoire d’amour longue durée un livre bref et mélancolique où, comme dans Tout doit partir (Leméac, 2017), dans lequel elle évoquait la mort de son père, elle passe du je au tu.

Mais cet « étrange couple », partageant une même adresse en vivant souvent dans des maisons séparées (« J’aime ne pas être trop souvent avec toi pour ne pas délaver l’amour »), a pu reprendre ses marques et trouver son rythme de croisière. Comme si la fugue continuait.

L’état de nos routes

★★★

Johanne Fournier, Leméac, Montréal, 2021, 88 pages

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