«La folie des foules»: s’ennuyer en bonne compagnie

Malgré tout et heureusement, la signature de Louise Penny émerge dans les débats intérieurs qui déchirent les personnages.
Jean-François Bérubé Malgré tout et heureusement, la signature de Louise Penny émerge dans les débats intérieurs qui déchirent les personnages.

« Three Pines n’est pas un endroit, c’est un état d’esprit. » Quiconque a déjà parlé à Louise Penny l’a entendue prononcer ces mots. Quiconque l’a lue sait à quel point ils sont vrais.

On se sent bien, dans ce village de l’Estrie qui ne se trouve sur aucune carte et dont les habitants sont accueillants comme les propriétaires du bistro, colorés comme les toiles de Clara et, quand on les prend à rebrousse-poil, baveux comme Ruth, la poète.

C’est là que vit et souvent enquête l’inspecteur-chef Armand Gamache. L’an dernier, l’autrice l’avait toutefois arraché à son village chéri pour, le temps de Tous les diables sont ici, le transplanter à Paris. Malgré un récit solide, le livre n’avait pas rallié les purs et durs pour qui Gamache rime avec Three Pines.

Avec La folie des foules, 17e tome de la série, le policier est de retour chez lui, en des temps postpandémiques et pendant le temps des Fêtes. Que demander de plus ?

Entre autres, plus de vraisemblance et moins de digressions.

 

Commençons par le commencement. Pendant ses vacances de fin d’année, Gamache, pourtant chef des homicides de la Sûreté du Québec, se voit bizarrement assigné à assurer la sécurité d’une professeure de statistiques venue donner une conférence à l’université… pendant le temps des Fêtes.

Selon cette universitaire, les chiffres ont parlé. Elle sait comment éviter à tout jamais les hécatombes vues dans la première vague de la COVID, et même comment redresser les économies mises à mal par la pandémie.

Des figures sombres de l’Histoire ont déjà prôné des idées semblables. Le lecteur devinera donc assez rapidement de quoi il retourne, mais devra patienter 60 pages avant que la romancière ne lâche le morceau, comme si c’était une révélation.

Pendant la fameuse conférence, quelqu’un tentera d’abattre la statisticienne adorée des uns, honnie par d’autres et, plus tard, un meurtre surviendra. Enquête il y aura donc. Elle sera menée par Gamache et ses troupes, et elle consistera principalement en d’interminables échanges. Ils élaborent des théories, remontent dans le passé, rectifient le tir. Et parlent et se répètent encore et toujours.

Et il y a Reine-Marie, engagée pour faire le tri dans des documents ayant appartenu à une femme récemment décédée, dans lesquels elle trouve… des singes sous toutes les formes possibles. Dessins. Photos. Figurines. Se pourrait-il que, par le plus grand des hasards, les primates aient un lien avec l’enquête de Gamache ? Poser la question, c’est y répondre.

Malgré tout et heureusement, la signature de Louise Penny émerge dans les débats intérieurs qui déchirent les personnages, dans le fossé qui existe entre ce qu’ils disent et ce qu’ils veulent vraiment dire, dans des réflexions pertinentes concernant, cette fois, la liberté d’enseignement et la façon dont les idées (surtout les mauvaises) peuvent infecter le monde.

On retrouve alors l’essence de ce genre bien à elle, qu’on pourrait qualifier de roman policier humaniste. Il est là, l’état d’esprit Three Pines. Et on s’y sent bien.

 

La folie des foules

★★ 1/2

Louise Penny, traduit de l’anglais par Lori Saint-Martin et Paul Gagné, Flammarion Québec, Montréal, 2021, 517 pages

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