Symphonie à cinq voix

La vaste entreprise de Philipp Weiss, francophile et amoureux du Japon, échoue un peu à faire bon usage de l’un des pouvoirs magiques du roman: mettre de l’ordre dans le chaos du monde.
Photo: Lackinger SV La vaste entreprise de Philipp Weiss, francophile et amoureux du Japon, échoue un peu à faire bon usage de l’un des pouvoirs magiques du roman: mettre de l’ordre dans le chaos du monde.

C’est un tour de force bibliophile qui entre dans la catégorie peu fréquentée des livres inclassables. Constitué de cinq livres à la forme très différente qui sont présentés dans un coffret cartonné, ce premier roman singulier de l’Autrichien Philipp Weiss, un dramaturge né à Vienne en 1982, s’étend sur plus de mille pages et quelques continents.

Une somme de papier pour tenter de saisir « l’invention et la transformation d’un monde ». Et un labyrinthe narratif qui voit large. Depuis le récit personnel d’une adolescente de la fin du XIXe siècle jusqu’au manga japonais, de la Commune de Paris en 1871 à l’accident nucléaire de Fukushima de 2011, du Big Bang à la France des Lumières, chacun des livres qui forment Le grand rire des hommes assis au bord du monde est doté d’une identité — et d’une apparence — propre.

À commencer par l’encyclopédie autobiographique de la jeune Paulette Blanchard (1853-1878), « Encyclopédies d’un Moi », qui se nourrit autant de sa découverte de l’Encyclopédie de Diderot que de sa lecture de Madame Bovary. « Je voudrais tout ! Tout saisir, tout comprendre, tout vivre. » La jeune Française, pour qui écrire est une « manière de crier sans faire de bruit », est animée d’une soif de savoir et de liberté peu compatible avec un milieu bourgeois qui ne cherche qu’à l’étouffer.

Par esprit de rébellion et pour faire éclater le corset (surtout familial), elle rejoint à 17 ans la Commune de Paris, où elle côtoie Louise Michel avant de se diriger vers l’Exposition universelle de Vienne en 1873, d’où elle va signer sous un nom d’emprunt (et d’homme) quelques articles pour des journaux.

Sa rencontre avec un étudiant en médecine japonais (et sa découverte fascinée de la culture japonaise) va faire basculer son destin. La jeune Française va l’épouser et embarquer pour le Japon, où elle atterrit en pleine ère meiji (marquée par l’ouverture de l’archipel nippon à la modernité occidentale), avant d’éprouver un puissant et frontal choc des cultures.

Là-bas, le féminisme naissant et l’insatiable soif de liberté de la jeune femme la feront entrer en collision frontale avec les lourds carcans de la société japonaise.

Dans « Terrain vague », Jona Jonas, un photographe un peu perdu, arpente Tokyo dans la foulée du séisme de 2011. Narrateur androgyne et bisexuel, il est à la recherche de la femme qu’il aimait, Chantal Blanchard, physicienne et climatologue qui a 20 ans de plus que lui. « Avant de rencontrer Chantal, dira-t-il, je ne manquais de rien. » Après, c’est son absence qui remplit tous les vides.

La scientifique réapparaît (pour nous) dans les « Cahiers » qu’elle a tenus entre 2010 et 2011, juste avant de disparaître du radar et de la vie de Jona. Elle a pour arrière-arrière-grand-mère cette fameuse Paulette dont elle cherche la trace au Japon et en Sibérie. Sa quête de sens se nourrit de réflexions fragmentaires sur l’amour, l’existence, le cosmos.

Autre volet du Grand rire des hommes assis au bord du monde, « Les carnets d’Akio » sont issus des transcriptions d’un enfant de neuf ans errant avec un dictaphone après avoir survécu à la catastrophe de Fukushima, monologues ou rencontres faits pour conjurer la peur après le tsunami. À ses yeux d’enfant qui rêve d’un « interrupteur pour arrêter les pensées », les tremblements de terre sont des créatures surnaturelles.

« Les îles heureuses », d’Abra Aoki (dessiné par Raffaela Schöbitz), un manga dans lequel une jeune Japonaise amputée d’un bras et d’une jambe, souffrant d’une douleur fantôme, nous entraîne à sa suite. Une sorte de trip d’acide à la recherche de son identité éclatée et d’une question qui la hante et l’empêche de dormir : la réalité existe-t-elle ?

Liés entre eux par de subtils points de contact — dont une certaine touche d’humour —, les cinq volumes peuvent être lus dans n’importe quel ordre, selon l’auteur, qui y intègre des images et se joue autant de la narration que de la typographie.

Mis bout à bout, au fond, tous les éléments de ce roman à cinq voix forment une histoire critique de la modernité, sondant les rêves de progrès des hommes et leur quête aveugle vers l’autodestruction — qu’elle soit intime ou collective.

Un roman ambitieux dont l’essence fragmentaire ne parvient peut-être pas à éviter une impression d’éparpillement. Ce faisant, la vaste entreprise de Philipp Weiss, francophile et amoureux du Japon, échoue un peu à faire bon usage de l’un des pouvoirs magiques du roman : mettre de l’ordre dans le chaos du monde.

Un drôle d’objet fait de mots et de papier, et une expérience de lecture fascinante.

Le grand rire des hommes assis au bord du monde

★★★ 1/2

Philipp Weiss, traduit de l’allemand par Olivier Mannoni, Seuil, 5 volumes sous coffret, Paris, 2021, 1088 pages

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