Quand le Saguenay rêvait de l'Amérique...

Le Saguenay natal de Gérard Bouchard occupe une place de choix dans ses travaux de recherche, qui se situent au confluent de l'histoire, de la sociologie et de l'ethnographie: il s'est penché sur son passé, sur les traits de sa population, y compris ses particularités génétiques. On ne sera donc pas étonné qu'il se soit lancé dans l'aventure de l'écriture romanesque tout en restant en pays de connaissance: Mistouk raconte en effet un certain Saguenay, celui de la fin du XIXe siècle et des premières décennies du suivant, c'est-à-dire l'époque des quasi-commencements de la région.

«La colonisation du Saguenay est déjà bien lancée en 1887, au début de mon roman, quand naît mon héros, Roméo Tremblay. On en est encore au stade de l'enchantement malgré des conditions de vie très dures. C'est précisément cela que je voulais faire ressortir dans ce livre: ce moment de grâce des débuts qui a été vécu de façon assez similaire dans les colonies de peuplement un peu partout dans le monde, comme je l'ai montré dans Genèse des nations et cultures du nouveau monde [Boréal, 2000]. En Amérique latine, en Nouvelle-Zélande, ici même, les pionniers se sont inventé des utopies, des rêves extravagants; la plupart étaient convaincus d'être à la veille de refaire le monde. Et ils étaient littéralement dopés par cette perspective.»


Mais pourquoi avoir décidé de faire un roman avec des matériaux — lieux, faits, dates et personnages — qui sont presque tous véridiques, comme il est indiqué dans une note préliminaire? «L'idée m'est venue quand j'ai écouté ces vieux Saguenéens dont on a eu l'heureuse idée, dès 1930, d'enregistrer les récits de vie. Ces "mémoires d'anciens" — il y en a quelque 900, qui ont été déposés aux archives nationales — sont des témoignages inestimables qui nous révèlent des gens qui n'ont rien à voir avec le stéréotype tenace du Canadien français soumis. Ils étaient au contraire audacieux, pleins d'esprit d'entreprise. Et il m'a semblé qu'un roman restituerait mieux leur formidable énergie qu'une froide monographie.»


Mistouk raconte donc des rêves et de grandes ambitions, puis leur évanouissement.


«Il y a en effet des ascensions, suivies de chutes, alors que la société qui s'organise impose peu à peu à chacun ses conformismes, ses contraintes. Ça, c'est ce que j'appellerais la courbure du roman. Après les moments de grâce, on se bute à une fermeture, ici comme dans toutes les sociétés neuves, à l'exception notable de celle des États-Unis, qui a conservé son optimisme sans discontinuer. Partout ailleurs, on constate l'échec des grands mythes fondateurs, comme Octavio Paz l'a signalé à propos de l'Amérique latine. L'utopie saguenéenne, qui a débuté vers 1870, est allée très loin: on voyait la région devenir un État indépendant, prospère comme les "États". Puis, à partir de 1910, ç'a été le désenchantement, que j'ai senti très nettement en écoutant les témoignages des vieux Saguenéens.»


Roméo Tremblay, le héros de Mistouk, est une force de la nature. Il a un corps de géant qui abrite un coeur d'enfant. «Il est vrai que, comme le dit un de ses amis, il ne veut pas consentir à l'âge adulte. Je tenais à ce thème de l'esprit d'enfance, où se confondent l'audace et la naïveté.» Et si exceptionnel qu'il paraisse, il a existé, cet homme, à peu près tel quel.


Ces colons oubliés que fait revivre Bouchard vont croiser des personnages plus connus, comme le journaliste Olivar Asselin ou Alexis-le-trotteur, ce fou de la course à pied à qui le romancier a inventé une fin qui donnait un sens à sa vie alors qu'on sait qu'il est mort bêtement, frappé par un train, comme Louis Hémon. L'auteur de Maria Chapdelaine apparaît lui aussi, tel qu'en lui-même. «Hémon, selon moi, a bien saisi une part de la mentalité des colons saguenéens, mais il a erré à propos du choix ultime de Maria: dans la réalité, une jeune femme comme elle aurait sûrement choisi de suivre Lorenzo Surprenant aux États-Unis plutôt que de demeurer sur son lopin de terre avec Eutrope Gagnon.» Bouchard s'est d'ailleurs permis un pied de nez à Hémon: dans Mistouk, Lorenzo rentre dépité des États-Unis alors que Maria s'apprête à s'y rendre enfin!


Authenticité oblige: le clergé est très présent dans la petite société que raconte le roman de Bouchard, sympathique ou non selon qu'il s'agit de simples prêtres ou de prélats. «Les premiers étaient souvent sensibles à la misère des gens, qu'ils partageaient. Plusieurs ont été admirables. À l'opposé, au haut de la hiérarchie ecclésiastique, il y a eu des personnages odieux, comme ce monseigneur Labrecque que je décris comme il a été: une sorte de caudillo régional imbu de son auguste personne. Il va finir par gagner sur tous les fronts en rebaptisant bien chrétiennement le village de Mistouk, qui s'appellera Saint-Coeur-de-Marie, où personne n'osera plus tutoyer la vie, comme je l'ai écrit.»


Gérard Bouchard lance également des piques au chanoine Félix-Antoine Savard — il s'appelle Sagard dans le roman: «Savard a entraîné en Abitibi une cinquantaine d'hommes qui ont vécu dans la misère noire alors que lui a tiré de l'expérience L'Abatis, un joli livre dont le succès l'a réjoui.» L'historien-romancier n'est plus tendre envers certains bourgeois bien-pensants de l'époque, ces «amis de la colonisation» qui chantaient les vertus du terroir tout en demeurant dans le confort douillet des grandes villes, comme l'ont fait le journaliste Damase Potvin et le juge Basile Routhier. «Celui-ci a passé sa vie à faire des courbettes aux puissants. Une vraie grenouille de bénitier, lance Gérard Bouchard. Il y avait un immense fossé entre la vie des colons, leurs motivations et le regard que leur portaient les élites, les détenteurs de la culture savante.»


Le Méo Tremblay du roman de Gérard Bouchard est attaché au Saguenay, mais il a du sang d'explorateur dans les veines. Il se lance sur le continent nord-américain, vers le nord, l'ouest, le sud, se découvrant à l'occasion une connivence avec les Amérindiens. Mais au terme de son troisième séjour aux États-Unis, alors que son imagination continue d'errer à travers le continent, il constate, «dans leur regard impénétrable et froid, dans leur accueil ni hostile ni amical, l'immense continent qui les séparait». Bouchard a voulu son héros idéaliste au départ, mais rattrapé par la lucidité.


«En effet, Méo découvre peu à peu les barrières de l'altérité. Il découvre que les États, comme on disait à l'époque, ne sont pas vraiment sa patrie et que les Amérindiens, sur tout le continent, vivent un drame qui n'est pas le sien et qu'il faut respecter. Il y a trop de morts, trop de vies, trop de temps entre lui et eux. Il commence alors à nuancer sa perception. Si bien qu'après son ultime retour dans sa région d'origine, il s'enracine dans la vie de couple davantage que dans le territoire d'où il est issu.»


Gérard Bouchard ne se dit pas romancier parce qu'il a écrit Mistouk. «Pour l'heure, je suis simplement un type qui a écrit un roman.» Un roman réussi qui raconte avec un égal bonheur des rêves nord-américains et leur évanouissement.


MISTOUK


Gérard Bouchard


Boréal, 2002, 520 pages