La véritable culture de l’annulation dans la mire de Judith Lussier

Avec son nouvel essai, Judith Lussier tente de pacifier les conversations qui touchent à des sujets pouvant évoquer la «cancel culture».
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Avec son nouvel essai, Judith Lussier tente de pacifier les conversations qui touchent à des sujets pouvant évoquer la «cancel culture».

Le titre d’un récent article du magazine Rolling Stone au sujet d’un humoriste ayant tenu des propos jugés transphobes résume avec beaucoup d’esprit l’absurdité des récriminations d’une bonne part de ceux qui se prétendent les cibles de la culture de l’annulation. « Dave Chappelle, Who’s Definitely Canceled, to Screen New Documentary in Arenas », pouvait-on lire le 25 octobre dernier. Traduction libre de cette formule comique, volontairement contradictoire : Dave Chappelle, qui est absolument banni de l’espace public, présentera un nouveau documentaire dans des arénas. Mais comment peut-on être à la fois tenu à l’écart et à ce point présent ?

« Ça a toujours été payant de se présenter en victime d’une censure, en héros d’une liberté d’expression qu’on défendrait coûte que coûte, même si elle n’a jamais été menacée », observe Judith Lussier. « Ça donne l’impression que ce que tu vas dire est subversif, que ton discours est tellement important que des gens souhaitent te faire taire. »

Cette culture de l’annulation n’est-elle donc que l’invention d’une droite aimant à jouer les martyrs et à discréditer l’ennemi en le caricaturant ? Pas complètement, répond la journaliste dans Annulé(e). Réflexions sur la cancel culture, suite logique de son essai de 2019 On peut plus rien dire. Le militantisme à l’ère des réseaux sociaux. « J’ai un peu changé ma perception là-dessus », précise-t-elle en entrevue, en évoquant le long travail de recherche ayant précédé l’écriture de ce livre aspirant à pacifier la conversation entourant des sujets comme la liberté de l’enseignement, le sort réservé à des personnalités publiques dénoncées sur les réseaux sociaux ou la place à donner à des personnages historiques n’ayant pas été que des bienfaiteurs de l’humanité.

« Quand un sujet est récupéré par la droite, la gauche a la fâcheuse tendance de dire que ça n’existe tout simplement pas, alors que c’est plus nuancé que ça. La cancel culture existe, mais c’est un phénomène qui est extrêmement difficile à cerner et qui n’est certainement pas le phénomène que la droite essaie de nous faire croire. » Terme fourre-tout désignant l’ostracisation que subiraient des personnes ayant prononcé des mots honnis, ou commis des gestes condamnables, la tentaculaire expression cancel culture recouperait aussi désormais l’effacement présumé de certaines œuvres dont les valeurs ne conviendraient plus à l’époque.

S’il existe ainsi bel et bien des gens ayant été mis au ban de la société pour des motifs que l’on jugera compréhensibles ou abusifs, reconnaît l’autrice, ce sont peut-être ceux et celles qui se livrent à une critique de qui détient le pouvoir, ou qui dénoncent leurs agresseurs, qui encaissent le plus violemment cette hystérisation du débat public.

Scénario classique de plusieurs des cas scrutés par Judith Lussier : une femme formule posément ses doléances au sujet d’une œuvre, sans en réclamer le boycottage, puis se voit presque aussitôt dépeinte en contemptrice de la liberté d’expression. « Rapidement, on va avoir de l’empathie pour la personne qui est critiquée, mais on ne réalise pas à quel point la personne qui a émis des critiques, ou qui a dénoncé une agression, paie le prix de cette prise de parole et, dans une certaine mesure, peut elle aussi être “cancellée”. »

Le pouvoir des mots

Large panorama des nombreux visages que revêt la culture du bannissement, Annulé(e) se livre d’abord et avant tout à une mise en lumière des procédés par lesquels des éléments de vocabulaire sont détournés de leur sens premier. Exemple spectaculaire : celui de l’étonnant destin du mot woke. D’abord employée par la communauté afro-américaine afin d’enjoindre à ses membres de rester éveillés face aux injustices raciales, l’expression s’est depuis transformée en insulte, employée afin d’invalider la parole de tout un pan de la gauche.

« Les gens qui ont le pouvoir dans notre société ont entre autres le pouvoir de donner aux mots un sens qui leur convient, souligne Judith Lussier. Et ce qui convient aux gens en situation de pouvoir, c’est de faire de ceux qu’ils appellent les wokes des boucs émissaires. »

Alors que la Commission scientifique et technique indépendante sur la liberté académique dans le milieu universitaire, présidée par Alexandre Cloutier, doit remettre son rapport d’ici la fin de l’automne, Judith Lussier rappelle que les menaces à cette liberté ne peuvent certainement pas toutes être portées au compte de la gauche militante. « Il y a dix mille autres facteurs, beaucoup plus silencieux et insidieux, qui nuisent à la liberté académique, dit-elle, comme l’influence de l’entreprise privée. »

L’an dernier, le processus d’embauche de la professeure Valentina Azarova par la Faculté de droit de l’Université de Toronto était interrompu après l’intervention d’un influent donateur, le juge David E. Spiro, indisposé par les travaux de la chercheuse sur les violations des droits de l’homme par Israël.

« Pourtant, une histoire comme ça ne devient pas émotive de la même façon que lorsque des étudiants dénoncent la tenue d’une conférence. C’est comme si on se disait : “Ça, c’est le pouvoir comme on le connaît d’habitude.” Lorsque ce sont des étudiants qui exercent leur pouvoir, on leur dit : “Calmez-vous ! Ce n’est pas parce que vous avez lu Foucault que vous allez venir tout nous apprendre.” »

Mais alors pourquoi parle-t-on davantage de ces manifestations marginales de la culture de l’annulation ? « Parce qu’elles font appel aux émotions, parce qu’on ne veut pas qu’on s’attaque à nos jouets, à nos livres d’enfance, à notre liberté d’expression. Sauf que, pendant qu’on a l’impression de débattre d’idées, on est dans le registre de la peur et de la colère », déplore Judith Lussier, tout en refusant de lancer la pierre aux médias. « Je suis très critique envers les médias, mais la raison pour laquelle les médias sautent sur ces sujets-là, c’est parce qu’ils sont eux-mêmes dépendants des médias sociaux. »

Et nos gouvernements dans tout ça ? Les ministres de l’Éducation français et québécois dénonçaient le 22 octobre dernier dans une lettre ouverte commune « les dérives liées à la culture de l’annulation ».

« Encore une fois, on voit comment c’est un sujet qui est récupéré politiquement, estime Judith Lussier. On n’est pas du tout dans une tentative de calmer le débat quand on utilise des expressions comme “assassins de la mémoire”. Ce n’est pas comme ça qu’on va apaiser les esprits. »

Annulé(e). Réflexions sur la cancel culture

Judith Lussier, Illustrations de Mathilde Corbeil, Cardinal, Montréal, 2021, 254 pages



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