«La seule chose qui intéresse tout le monde»: François Blais, philosophe

Tous les ingrédients d’un bon François Blais s’y trouvent: des blagues d’initiés sur des écrivains marginaux ou sur des villes sans histoire de sa Mauricie, de longs apartés sociohistoriques, un regard ironico-affligé sur l’idiotie ambiante et un imparable sens de la formule.
Photo: Marie Blais Tous les ingrédients d’un bon François Blais s’y trouvent: des blagues d’initiés sur des écrivains marginaux ou sur des villes sans histoire de sa Mauricie, de longs apartés sociohistoriques, un regard ironico-affligé sur l’idiotie ambiante et un imparable sens de la formule.

François Blais n’écrit-il pas toujours un peu le même livre ? L’analyse, qui a longtemps tenu à la fois de l’éloge et du gentil reproche, se vérifie de moins en moins, à mesure que le chantre mauricien sort de sa proverbiale zone de confort, notamment dans Les rivières suivi de Les montagnes. Deux histoires de fantômes (2017), et dans Un livre sur Mélanie Cabay, sans doute son œuvre la plus personnelle. La seule chose qui intéresse tout le monde, son douzième titre pour adultes, marque néanmoins sa première incursion franche au cœur de ce qu’on appelle la littérature de genre, nommément la science-fiction.

Dans un avenir pas si lointain, le Québec est désormais un État indépendant grâce à Théodore Désilets, un natif de Louiseville devenu immensément populaire après avoir créé deux séries télé, dont une en Inde. C’est là-bas qu’il se lie d’amitié avec Viswanathan Gavaskar, magnat omnipotent de la Kampa, une entreprise plus puissante que tous les GAFAM réunis. Le roman s’amorce alors qu’un agent de la Parakarr, organisme de surveillance investi de la mission de s’assurer qu’une parmika, sorte de domestique dotée d’une époustouflante intelligence artificielle, n’a pas atteint l’état de conscience, ce qui lui permettrait d’être considérée comme une personne à part entière.

« Like most science-fiction writers, Trout knew almost nothing about science, was bored stiff by technical details », écrivait Kurt Vonnegut dans Le petit déjeuner des champions, une phrase que François Blais place en exergue à ce nouveau livre comme un avertissement. La seule chose qui intéresse tout le monde est un roman de science-fiction qui fascine non pas grâce à l’architecture raffinée du monde qu’il élabore, mais grâce aux questions que le mince décalage entre l’univers qu’il décrit et le réel lui permet de mettre en surbrillance.

L’auteur d’Iphigénie en Haute-Ville et de Document 1 use ainsi des artifices d’une dystopie douce afin de creuser ce qu’il convient désormais de nommer ses obsessions : les affres d’une bureaucratie rigide, la facilité avec laquelle nos sociétés disposent des jeunes femmes et l’indifférence générale que suscite la littérature. Tous les ingrédients d’un bon François Blais s’y trouvent : des blagues d’initiés sur des écrivains marginaux (ici Patrick Brisebois) ou sur des villes sans histoire de sa Mauricie, de longs apartés sociohistoriques (comme si Wikipédia venait parasiter le texte), un regard ironico-affligé sur l’idiotie ambiante et un imparable sens de la formule (« La blague récurrente à cette époque était que l’avenir de l’intelligence artificielle passait par le développement de la stupidité artificielle. »)

Mais si La seule chose qui intéresse tout le monde est un authentique roman de François Blais, c’est surtout parce qu’il permet de voir mieux que jamais à quel point sous ses airs de chroniqueur du quotidien, François Blais compte parmi les plus philosophes de nos écrivains. Ce conte sans morale, retournant dans tous les sens les tentaculaires sujets de l’intelligence et de la possibilité même du bonheur, encapsule une idée phare de son œuvre, à savoir que les brefs moments de beauté qui jalonnent l’existence — écouter les Beach Boys dans son auto, par exemple — justifient à eux seuls de tolérer tout ce qu’elle a de tragique, ou plus simplement, que la force du lien humain est précisément ce qui permet d’endurer la violence du monde.

François Blais n’écrit-il pas toujours un peu le même livre ? Disons plutôt désormais qu’il maîtrise l’art de se renouveler, tout en restant lui-même.

 

La seule chose qui intéresse tout le monde

★★★ 1/2

François Blais, L’instant même, Montréal, 2021, 174 pages

À voir en vidéo