Fred Pellerin de retour à la proue des légendes

«J’étais content de ressortir [Babine]. L’interprétation de Vincent-Guillaume [Otis], au cinéma, a été tellement forte, on dirait qu’après ça, je savais plus par quel bout le prendre», explique le conteur Fred Pellerin.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir «J’étais content de ressortir [Babine]. L’interprétation de Vincent-Guillaume [Otis], au cinéma, a été tellement forte, on dirait qu’après ça, je savais plus par quel bout le prendre», explique le conteur Fred Pellerin.

« Elle était pas grosse la bête qui nous a assis. L’espèce humaine est prétentieuse, autoproclamée fruit de l’évolution, mais on s’est tous assis, d’aplomb.  » Fred Pellerin sort la tête du marasme pandémique avec une grande humilité. Et s’il s’est assis, lui aussi, il n’a pas chômé : « Tout ce qu’on retenait à cause de la pandémie. C’est reparti. Les barrières rouvrent faque les chevaux ressortent. »

De retour d’une tournée en France avec son spectacle de contes Un village en trois dés, Le Devoir l’a rencontré dans un café de la rue Saint-Denis, à l’occasion de son passage à Montréal. Il a devant lui une tournée canadienne avec ses contes, la sortie du long métrage L’arracheuse du temps, duquel il est scénariste, et des retrouvailles avec Kent Nagano pour une nouvelle mouture du conte de Noël symphonique. La raison de notre rencontre est cependant la sortie de son premier album jeunesse, La course de petits bateaux, qu’il tient devant lui, fier et émerveillé de le trouver enfin dans sa forme achevée.

Ce livre, il l’avait d’abord envisagé comme un court métrage, le laissant en jachère dans sa besace d’idées. C’est lors d’une visite à Rouyn-Noranda, au cœur d’une tournée, qu’Annie Boulanger, illustratrice, lui a offert de mettre en images l’un de ses projets. L’artiste aux multiples talents a plongé la main dans son Dropbox et est tombé sur La course de petits bateaux, faisant naître leur collaboration.

Pour l’occasion, on retourne au désormais renommé Saint-Élie-de-Caxton, où Toussaint Brodeur, marchand général, organise chaque année une course de bateaux pour les enfants du village. Ceux-ci doivent construire eux-mêmes leur embarcation, la mouiller dans la crue de la rivière, puis descendre en aval du cours d’eau jusqu’au pont, où le premier bricolage arrivé est déclaré gagnant.

Cette année-là, cependant, Toussaint vient piper les dés : « D’habitude, Toussaint met son intelligence au profit de son profit. Mais là, il prend cette même mécanique-là de détournement de fonds, disons, et il le met en détournement de sens. » L’interventionnisme du marchand n’est pas sans conséquence et la course connaît une tournure inattendue, qui bouleverse le sort de l’un de ses participants.

Ce participant, c’est Babine : « J’étais content de le ressortir. L’interprétation de Vincent-Guillaume [Otis], au cinéma, a été tellement forte, on dirait qu’après ça, je savais plus par quel bout le prendre. » Le conteur en a long à raconter à son sujet, mais Babine, lui, traverse l’album presque sans un mot, bien campé au cœur d’une allégorie aussi amusante qu’efficace.

Il faut dire que cette fois, Fred Pellerin, grand forgeron de la langue, a pu s’en remettre à la force de l’image. Les aquarelles d’Annie Boulanger conjuguent la minutie du détail et la douceur d’une beauté familière. Certaines de ses planches, plus denses, méritent qu’on s’y attarde pour l’hilarité qu’elles suscitent ou le voyage auquel elles nous convient.  

L’émerveillement nous appartient. C’est à ça que je travaille. Parce que j’en ai besoin. C’est trop frette ce qu’on m’offre.


Celle qui illustre l’étalage du magasin de Toussaint est, en soi, une pièce d’anthologie : « Toussaint, depuis sept spectacles, depuis trois films… y vend plein d’affaires. Faque on a recensé tout ce qu’il vend : des allumettes usagées parce qu’il les a testées pour qu’elles soient garanties, des peppermints, du fil à retordre… Pis à partir de là, on s’est amusés. »

Par ailleurs, la scène du pont d’arrivée constitue un vibrant hommage à l’œuvre de Pellerin : « Ça, c’est tous les personnages de toutes mes histoires depuis le début. Tsé, Baptiste la graine, y’est là deux minutes dans Il faut prendre le taureau par les contes. Elle m’avait pas dit qu’elle ferait ça. Le fun que j’ai eu à le découvrir ! »

Enthousiaste et dynamique, l’illustratrice aurait même entrepris des démarches auprès des professeurs de Saint-Élie pour concrétiser, le printemps prochain, la fameuse course de bateaux. Si la chose devait se réaliser, l’imagination fertile de l’auteur aurait une fois de plus laissé son empreinte heureuse sur son village natal. Malgré tout, il demeure humble lorsqu’il aborde sa façon de remettre Saint-Élie au monde : « C’est un village qui se parle. À partir du moment qu’il se raconte, il se passe déjà dans le moulin lui-même. Il s’auto-moud, pis ça sort en farine direct. Faque t’es pas rendu au pain, mais t’as un bon bout de fait. »

Qu’il soit éclairagiste de légendes cachées ou sculpteur des monuments de son imagination, l’artiste ne semble pas avoir livré la dernière fournée de pain que lui offre Saint-Élie. Manche relevée, il est résolu à secouer la torpeur d’une humanité sonnée : « L’émerveillement nous appartient. C’est à ça que je travaille. Parce que j’en ai besoin. C’est trop frette ce qu’on m’offre. »

Son imagination à bout de bras, la solidarité à son crochet et la volonté d’iriser les couleurs sur son passage, voilà comme Fred Pellerin va. Ainsi, de cette façon bien à lui, il souscrit à cette incitation de Toussaint Brodeur : « Des miracles, si on en veut, on est aussi ben de les organiser nous-mêmes. »


Remettre novembre à sa place

La fin des poux ?
★★★ ​1/2

Orbie, Les 400 coups, Montréal, 2021, 72 pages. À partir de 5 ans.
 

Les carnets de novembre
​★★★ ​1/2

Texte de Marie-Hélène Jarry et illustrations d’Ayumi Arada, La courte échelle, Montréal, 2021, 132 pages. À partir de 12 ans.

Mon chagrin à moi
★★★
Texte de Mylen Vigneault et illustrations de Maud Roegiers, Alice éditions, Bruxelles, 2021, 32 pages. À partir de 4 ans.


Les enfants ramassent toutes sortes d’objets, dont plusieurs ne décollent de leur peau qu’à l’heure du bain. Hélas, on ne décrotte pas aussi facilement les émotions. L’enfant de Mon chagrin à moi est ainsi pris avec une tristesse qui ne le quitte plus. Devant l’échec de ses nombreuses tentatives pour la dompter, il en vient à la voir plus grande qu’elle est. Il choisit alors de l’adopter, lui permettant, peu à peu, de l’amadouer. Tout en délicatesse, cet album accompagne les enfants dans une mue qui leur permettra de se libérer de leur peau de chagrin.

Théo, adolescent et l’un des protagonistes des Carnets de novembre, n’a pas su apprivoiser une tristesse qui le ronge. Il en consigne tous ses états dans un carnet et, alimenté par les chansons de Dédé Fortin, songe à s’enlever la vie. Heureusement, une correspondance étonnante et anonyme avec Marjorie, dans un carnet à l’étal de la librairie, lui permettra d’envisager à nouveau la lumière. Entre douleur et candeur, cette histoire ouvre une fenêtre sur un sujet délicat. Se lisant à la manière d’une enquête, loin d’être pénible, ce récit d’entraide touche droit au coeur.

Pour éviter de broyer du noir, rire est parfois le meilleur remède. Avec son album La fin des poux ?, Orbie met en scène des poux dont la survie est mise en péril par la distanciation physique imposée par la pandémie. Orbie, généreuse, use tour à tour de cabotinage, d’imagination et de finesse pour créer des situations désopilantes qui, portées par ses illustrations touffues, amuseront les enfants tout autant que leurs parents.

La course de petits bateaux

Texte de Fred Pellerin et illustrations d’Annie Boulanger, Sarrazine éditions, Montréal, 2021, 64 pages. À partir de 9 ans.



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