Marie Darrieussecq, confessions d’une insomniaque

Si elle est le résultat d’«une sorte de sinistre loterie», l’insomnie est apparue à Marie Darrieussecq comme un grand phénomène collectif. «À la fois très intime, parce qu’à 4 h du matin on est vraiment très seul. Et collectif en même temps, parce que j’ai réalisé que je faisais partie d’une sorte de tout insomniaque.»
Photo: iStock Si elle est le résultat d’«une sorte de sinistre loterie», l’insomnie est apparue à Marie Darrieussecq comme un grand phénomène collectif. «À la fois très intime, parce qu’à 4 h du matin on est vraiment très seul. Et collectif en même temps, parce que j’ai réalisé que je faisais partie d’une sorte de tout insomniaque.»

« Il y a ceux qui dorment, et les autres. C’est tout », croit la romancière française Marie Darrieussecq. Elle s’explique, explore et se raconte dans un essai autobiographique libre et fascinant intitulé Pas dormir, mélange de confessions, florilège littéraire et symptôme d’un problème peut-être plus commun qu’on ne le croit.

Mais que perd-on, vraiment, quand on perd le sommeil ? « On perd une interruption, croit l’écrivaine de 52 ans, jointe par téléphone à son domicile parisien. C’est le dialogue de soi à soi qui est infernal. Il faut que ça s’arrête. On ne peut pas rester en sa propre compagnie 24 heures sur 24 », confie l’autrice de Truismes et de Notre vie dans les forêts (P.O.L., 1996 et 2017), rappelant que le manque de sommeil est une forme de torture encore pratiquée de nos jours (à Guantánamo, en Chine ou en Arabie saoudite).

Bonne dormeuse jusqu’au jour où elle a accouché de son premier enfant, en 2001, Marie Darrieussecq souffre depuis d’insomnie chronique. En couple et mère de trois enfants (de 12 à 20 ans), elle parvient depuis quelques années à faire de courtes nuits agitées, se réveillant toujours inévitablement vers… 4 h 04.

Au fil des ans, Marie Darrieussecq raconte ainsi avoir tout essayé pour régler son problème. Les somnifères et l’acupuncture. Le jeûne, alimentaire et numérique. L’hypnose. La psychanalyse. « J’ai essayé les tisanes. Des champs entiers. Aucune ne me fait dormir. » Et l’alcool. Beaucoup d’alcool, avec une forte prédilection pour le vin rouge. Dans un chapitre à la sincérité désarmante, l’écrivaine le reconnaît : « Je suis incapable de m’endormir sans ma drogue rouge. »

Mais c’est son expérience avec des réfugiés à Calais, au cours de l’hiver 2018, qui a servi de déclencheur à l’écriture de Pas dormir, raconte-t-elle. Elle les quittait chaque soir pour se retrouver dans un hôtel « extrêmement confortable », alors qu’eux, après le démantèlement de la fameuse « jungle » de tentes, dormaient sur des tas de gravier de la zone industrielle. « Moi, je rentrais à l’hôtel et… Je ne dormais pas. J’avais honte. Je trouvais le monde d’une absurdité et d’une injustice… »

Et pour Marie Darrieussecq, lorsqu’il y a de la gêne, il y a de l’écriture. « J’écris toujours sur les endroits où ça me gêne, où ça dérange aussi les gens en général, ces zones de malaise qu’on a. Et je me suis dit que c’était un bon sujet. Et puis je me suis aperçu que c’était, évidemment, un sujet très littéraire. Les auteurs que j’aimais étaient tous insomniaques. Vraiment tous. »

Un phénomène collectif

 

Si elle est le résultat d’« une sorte de sinistre loterie », l’insomnie lui est aussi apparue comme un grand phénomène collectif. « À la fois très intime, parce qu’à 4 h du matin on est vraiment très seul. Et collectif en même temps, parce que j’ai réalisé que je faisais partie d’une sorte de tout insomniaque. »

Une réalité qui a été exacerbée, selon elle, avec la COVID-19. « On s’est tous mis à dormir de façon étrange, poursuit Marie Darrieussecq. Soit plus, soit moins. C’était un peu bizarre. On avait plus de temps pour dormir, mais on était plus angoissés. Et j’ai commencé à scruter mon insomnie aussi comme un phénomène collectif, comme quelque chose qui concernait plein de gens et qui avait aussi un sens politique. »

Elle cite à cet effet deux lectures qui abordent de front la dimension politique du sommeil : 24/7. Le capitalisme à l’assaut du sommeil, de Jonathan Crary (Zones, 2014), et La grande transformation du sommeil. Comment la révolution industrielle a bouleversé nos nuits, de l’historien Roger Ekirch (Amsterdam, 2021).

« Quand on est obsédé par un sujet, on le trouve un peu partout. Toute ma bibliothèque m’en parlait », raconte-t-elle. Son obsession pour les animaux a aussi nourri, comme par rhizomes, ce livre qu’elle décrit comme « volontairement foutraque ». À ses yeux, Pas dormir est d’ailleurs un peu comme l’insomnie, avec un côté en spirale, en boucle.

« J’aime l’idée que les gens piochent dedans la nuit », ajoute en riant l’autrice du Bébé (P.O.L., 2002), celui de ses livres qui se rapproche le plus, par sa forme, de Pas dormir. « Ce sont deux livres sur le sommeil fragmenté. Le sommeil qui fait comme il peut. »

« Rien ne perturbe l’insomniaque. Aucun événement. Aucune étincelle diurne ne vient illuminer son rapport à la nuit. Rien n’empêche l’insomniaque de ne pas dormir », écrit celle qui est devenue psychanalyste pour se guérir de sa clinophilie — le nom savant que l’on donne à la manie de rester au lit, un royaume dont le prince incontesté reste Oblomov, personnage éponyme d’un célèbre roman russe du XIXe siècle. « Mes patients m’ont tirée du lit », avoue-t-elle.

Livres de chevet

 

Et qui dit insomnie dit bien sûr livres de chevet. Les lectures de Marie Darrieussecq débordent d’insomniaques. À commencer par le Journal de Kafka, ce « saint patron de l’insomnie ». Ou Proust (affolant consommateur de somnifères), avouant vivre « dans une espèce de mort, coupée de brefs réveils. » Sans oublier Cioran : « Ceux qui n’ont pas vécu eux-mêmes cette tragédie ne peuvent rien comprendre. L’insomnie, c’est la plus grande expérience qu’on puisse faire dans sa vie. »

L’examen polysomnographique auquel Marie Darrieussecq s’est elle-même soumise il y a quelques années a révélé qu’elle se réveillait vingt fois… par heure. Après un diagnostic d’« hypervigilance », suivi de judicieux conseils pour mieux dormir, une psychiatre somnologue a conseillé à l’autrice d’Il faut beaucoup aimer les hommes (P.O.L., 2013, prix Médicis) de commencer sa journée à l’heure où elle se réveillait. Ses derniers livres ont été écrits sous ce régime.

Écrire et ne pas dormir, même combat ? Si Kafka croyait que son insomnie était causée par le fait qu’il écrivait, Marie Darrieussecq rejette pour sa part cette explication : « Il y a Marguerite Duras et tous ces romantiques de l’insomnie qui disent que l’insomnie et l’écriture, c’est la même chose, ou presque. Elle dit même : l’insomnie mène à la grande intelligence. Moi, je n’y crois pas du tout. Ça ne m’aide pas à dormir, ça ne me donne pas d’idées particulières. Je préférerais dormir. Et je me méfie beaucoup de cette mythologie de l’élection. »

« C’est curieux comme le sommeil est traversé de plusieurs mythologies. Bien dormir, c’est avoir la conscience tranquille, c’est avoir le sommeil du juste. En même temps, on peut aussi le voir comme un égoïsme : Proust voyait les bons dormeurs comme des égoïstes abrutis. Ça n’a pas de sens ! Il y a les deux mythologies inverses. Il vaudrait mieux dormir, voilà », conclut-elle dans un grand rire.

Pas dormir

Marie Darrieussecq, P.O.L., Paris, 2021, 320 pages

À voir en vidéo